Yoncheva et Camarena dans Il Pirata : un vent de folie souffle sur le Teatro Real

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Fondamental dans l’évolution du langage de Vincenzo Bellini – et somme toute un opéra très réussi –, Il Pirata ne jouit pas vraiment des faveurs des directeurs de théâtre, et nous n’en avons entendu personnellement que deux au cours de nos trente années de pérégrinations lyriques, dont un (en version de concert) à l’Opéra national de Bordeaux il y a deux ans. Hasard du calendrier, c’est trois fois que l’on pourra entendre l’œuvre du cygne de Catane ces trois prochains mois, d’abord au Teatro Real de Madrid (où nous avons pu assister à la Première), puis à l’Opéra national de Paris avec Sondra Radvanovsky en Imogene, et enfin à l’Opéra de Monte-Carlo avec Anna Pirozzi dans le rôle-titre.

La production n’est autre que celle que le célèbre metteur en scène espagnol Emilio Sagi avait montée à La Scala de Milan (déjà avec Sonya Yoncheva en Imogene), en 2018, à laquelle notre collègue Thibault Vicq avait assisté, et dont il avait rendu compte dans ces colonnes. Nous partageons son point de vue sur le peu d’intérêt que suscite son travail scénique, réduit au plus strict minimum syndical, tant au point de vue de la scénographie que de la direction d’acteurs. Tempérons cependant ce constat par l’éblouissement des dix dernières minutes du spectacle, où l’on découvre Sonya Yoncheva dans une robe de deuil se déroulant en une longue traîne accrochée jusqu’aux cintres. C’est la seule image que nous retiendrons du spectacle – mais quelle image ! –, quand elle s’avance lentement vers le public, et que l’immense dais finit par se décrocher pour l’ensevelir toute entière, au moment d’atteindre le tombeau de son défunt mari…


Sonya Yoncheva, Il Pirata (c) Javier del Real


Sonya Yoncheva, Javier Camarena, Il Pirata (c) Javier del Real

En meilleure forme qu’à Milan (où elle avait dû jeter l’éponge en cours de représentation…), la soprano bulgare consolide son statut de meilleure soprano du moment (aux côtés d’Anna Netrebko et d'Anja Harteros), et offre une incarnation vibrante et un chant précis. Les aigus qui viennent couronner une vocalise emportent tout sur leur passage, en un souffle quasi tellurique, et son timbre charnu soutient sans peine les longs arcs de la première partie de l’air de la folie, sans que la voix perde une parcelle de son éclat ; l’appui est même si ferme que la voix semble se déployer avec jouissance dans les moments les plus périlleux où une solide technique est requise. Dans cette même scène, les incursions vers le grave font courir le frisson le long de l’échine, et l’envoi vers le suraigu dans la stance finale conserve toute sa fraîcheur et toute sa souplesse ondoyante. En bref, voilà un rôle où on aimerait la retrouver au plus vite !

Les cimes sont également atteintes, et c’est le moins que l’on pouvait attendre de lui, avec l’extraordinaire ténor mexicain Javier Camarena (qui n’a lui pas d’égal dans ce répertoire aujourd’hui… depuis que Juan Diego Florez lui a laissé le terrain pour en explorer de nouveaux !). Conçu pour un Rubini à son zénith, Gualtiero trouve en lui un interprète d’exception. Dans cette tessiture particulièrement tendue, encore tributaire des fioritures rossiniennes, Camarena évolue avec une aisance confondante. Et là aussi, on perçoit ce bonheur quasi physique de chanter, qui ne peut que subjuguer l’auditoire. Triomphent le mordant du phrasé, la précision des attaques, la longueur du souffle, la pertinence de l’ornementation, et, surtout, cette incroyable capacité à varier l’émission et la couleur d’une note à l’autre, prérogative indissociable du plus pur belcanto.

Face à ces deux monstres, le baryton roumain George Petean (Ernesto) ne se démonte pas, et parvient même à leur tenir tête (si ce n’est une présence scénique moins évidente…), grâce à son style élégant, son legato soigné, et une voix aux registres superbement fusionnés, idéalement rompue aux exigences du chant orné. Il s’intègre ainsi parfaitement au magnifique trio du deuxième acte « Cedo al destin orribile ». Les comprimari remplissent honnêtement leur tâche, de l’Adele de Maria Miro, à l’Itulbo de Marin Yonchev, en passant par le Goffredo de Felipe Bou.

L’excellent chef italien Maurizio Benini dirige avec sa verve habituelle une partition du jeune Bellini qui retrouve ainsi toute sa fougue de jeune lion. Et si l’on apprécie à juste titre une direction qui donne nerf et violence à un style musical que trop de chefs approchent sans grande conviction, on n’en admire pas moins le fini particulièrement soigné des détails instrumentaux, que favorise un Orchestre du Teatro Real tout simplement en état de grâce !

Le lecteur s’étonnera-t-il qu'on lui dise qu’un vent de folie a tournoyé dans l’enceinte du Teatro Real à la fin de la représentation ?

Emmanuel Andrieu

Il Pirata de Vincenzo Bellini au Teatro Real de Madrid, jusqu’au 20 décembre 2019

Crédit photographique © Javier del Real

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