Le Vaisseau Fantôme fait naufrage au Festival de Bayreuth

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Même si l'âge d'or du chant wagnérien semble révolu, cela ne nous empêche pas d'attendre du Festival de Bayreuth qu'il nous offre la satisfaction d'entendre de grandes voix. Entendons par là -  non point des organes stentoriens -, mais plutôt, chez tous ceux qui célèbrent Richard Wagner, un style de chant aussi éloigné de l'expressionnisme que du réalisme vulgaire, pour tendre vers un certain sens du sacré. Si tel n'est pas le cas, Bayreuth ne deviendrait-il pas plus qu'un théâtre parmi tant d'autres ? Le voyage à Bayreuth - si pèlerinage il y a - vaut toujours pour les rites qu'a conservé le lieu, avec ce mélange bien particulier de communion mondaine et de sens pratique. Il vaut surtout, on ne le répétera jamais assez, pour la qualité de l'orchestre, dont la souplesse, l'homogénéité et l'éclat restent admirables, ainsi que pour celle des chœurs (dirigé par Eberhard Friedrich), eux aussi exceptionnels. Mais il n'en va décidément pas de même pour les mises en scène... comme nous avons pu le constater d'abord avec un Tristan und Isolde assez trivial, puis un Vaisseau fantôme guère mieux loti.

En effet, pour sa troisième saison sur la Colline, le Fliegende Holländer de Jan Philipp Gloger ne parvient toujours pas à décoller du niveau d'une mise en scène plate, que d'aucuns - comme votre serviteur - trouveront même inepte. Le personnage principal apparaît en poussant une valise à roulette dans un immense décor ténébreux, parcouru de réseaux électriques, comme un prisonnier qui errerait sans fin dans une machinerie vue en gros plan. Entouré de chiffres et de compteurs qui s'affolent, on l'imagine, naufragé d'une modernité sans âme qui le tient à distance, lui et son désir amoureux. Daland appartient à ce monde régi par l'argent et la spéculation. Avec son Pilote comme secrétaire de direction, il navigue dans cet océan financier à la recherche d'une bonne affaire. Le trésor du hollandais est une aubaine pour lui et il n'hésite pas à sacrifier sa propre fille pour accueillir ce gendre mystérieux dans le cercle des actionnaires. Les fileuses s'affairent à la fabrication de ventilateurs, accessoire futile et primordial pour faire lever la tempête sur ces flots métaphoriques. Hélas, le projet du père cupide tombera littéralement à l'eau, quand les masques tomberont et que la malédiction du Hollandais menacera de l'emporter au large. Pas de suicide de Senta, mais une dernière image la montrant enlacée par son amoureux au sommet d'une pile de cartons… Décidément peu scrupuleux, Daland tournera le drame à son avantage, en remplaçant la fabrication des ventilateurs par celle de figurines en plastique à l'effigie du couple désormais légendaire... Franchement, tout cela est-t-il bien sérieux ?

Le plateau vocal tire mieux son épingle du jeu. Déception cependant pour le Hollandais du baryton allemand Thomas J. Mayer, à la voix parfois éteinte et sourde, à la projection limitée, contraint de surcroît à parler plus que chanter certaines phrases, et de contourner les difficultés dans certains aigus. Après l'avoir entendue dans le rôle en 2014 à l'Opéra National du Rhin, puis l'an passé à celui de Marseille, la soprano autrichienne Ricarda Merbeth s'impose toujours comme une des Senta les plus solides du moment. Elle chante la fameuse ballade avec une voix toujours aussi tranchante, et atteint le bout de son parcours sans la moindre défaillance. Le chanteur britannique Peter Rose, qui connaît maintenant son rôle sur le bout des doigts, impressionne par sa basse à la fois sombre et pétulante, et campe un Daland de grande allure. Siegmund de haut vol au Festspielhaus de Baden-Baden trois semaines plus tôt, le ténor autrichien Andreas Schager ne nous a pas autant convaincus dans le rôle d'Erik. Car si sa voix phénoménale a toute sa place dans le héros du Ring, celui du Vaisseau n'en demande pas tant, et c'est oublier que la vocalité du personnage exige un raffinement dans la ligne que l'on cherchera en vain ici. Enfin, le Pilote de Benjamin Bruns s’impose par la spontanéité et la clarté d’accents d’une voix agréablement timbrée, tandis que la mezzo allemande Nadine Weissmann (pour Christa Mayer initialement annoncée) endosse les habits d’une Mary à la présence et à la solidité de chant remarquables.

Le chef et l'orchestre enfin ? Incisive, enlevée, théâtrale, la direction musicale du chef allemand Axel Kober sait décanter la partition de Wagner - fortement marquée encore par la fougue romantique -, la retenir ou la débrider. Il est formidablement aidé en cela par les vertus d’un Orchestre du Festival de Bayreuth dont on ne peut que s’enivrer des sonorités soyeuses et s’exalter des fulgurances chromatiques.

Emmanuel Andrieu

Der Fliegende Holländer de Richard Wagner au Festival de Bayreuth, du 30 juillet au 26 août 2016

Crédit photographique © Enrico Nawrot

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