Le Vaisseau fantôme à l'Opéra de Marseille

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Après avoir été étrennée aux Chorégies d'Orange il y a deux ans, cette production du Vaisseau fantôme - signée par Charles Roubaud - fait escale, pour quatre soirées, à l'Opéra de Marseille. Assisté par Emmanuelle Favre à la scénographie, de Katia Duflot aux costumes et de Marc Delamézière aux lumières, le metteur en scène marseillais crée un climat général sombre et tourmenté, empreint de pathos. Un navire réduit à une immense proue rouillée – unique élément de décor – trône au milieu du plateau phocéen, tandis que des images vidéo sont projetées sur le mur de scène pour figurer, tour à tour, des flots tumultueux ou la bâtisse dans laquelle les fileuses attendent le retour des marins. Avec ce technicien expérimenté, les beaux moments et les effets impressionnants ne manquent pas, telle cette saisissante surimpression des fantomatiques marins du Hollandais qui glissent sur la coque du navire maudit. Mais si la rétine s’imprègne de fort belles images, nous nous prenons maintes fois au cours de la soirée à regretter une direction d’acteurs plutôt paresseuse et convenue. Le suicide de l'héroïne manque également d'impact, comme s'en sont désolés certains confrères...

Si la production suscite quelques réserves, l'exécution musicale et vocale n'en appellent aucunes, hors le Daland au vibrato excessif de Kurt Rydl (même si - une fois la voix chauffée - il est devenu plus acceptable), mais dont il faudra saluer, en revanche, l'impressionnante présence scénique. La plus grande satisfaction de la soirée provient de la Senta superlative de la soprano allemande Ricarda Merbeth, qu'il faut bien placer parmi les premières titulaires du rôle, dès une ballade prise lentement, mais impeccablement, sans aucun problème de saut d'intervalles, avec un registre homogène, pleinement puissant et superbement timbré, jusqu'aux aigus du serment final, placés avec force et justesse, sans aucune trace de fatigue, malgré un parcours constamment et richement nuancé. Bref, elle livre une magistrale interprétation vocale et scénique du personnage.

Appelé à remplacer Andrej Dobber, souffrant, Samuel Youn est un Hollandais de très grande classe. Le baryton-basse coréen impose une silhouette impressionnante sur le plateau, la voix sonnant tout aussi autoritaire et imposante, notamment dans le fameux « Die Frist ist um », puis avec un « Wie aus der Ferne » remarquablement phrasé. Son allure hiératique et ses gestes lents communiquent, par ailleurs, une bouleversante sensation de désespoir. 

L'Erik de Tomislav Muzek – déjà présent dans la production lyonnaise du début de saison – est, lui aussi, de premier ordre, avec une voix claire, à l'aigu percutant et à la merveilleuse beauté de timbre. Son ardeur et sa fougue vocale dans l'air « Mein Herz, voll Treue » en font même – une fois n'est pas coutume – un sérieux rival du Hollandais pour la main de Senta ! Enfin, Avi Klemberg met beaucoup de douceur dans le rôle du Timonier, tandis que Marie-Ange Todorovitch campe une Mary d'un puissant relief.

Lawrence Foster tire le meilleur parti d'un Orchestre Philharmonique de Marseille qui se surpasse ce soir, de même que des Chœurs maisons remarquablement préparés par Pierre Iodice. Le chef américain offre une direction très musclée, mais souple, vibrante, bondissante (la fête aura rarement sonné de manière aussi jubilatoire), une attention constante au plateau autant qu'à l'orchestre, une vie intense qui décape l'œuvre sans la brutaliser.

Un très beau Vaisseau fantôme, triomphalement accueilli !

Emmanuel Andrieu

Le Vaisseau fantôme de Richard Wagner à l'Opéra de Marseille, jusqu'au 29 avril 2015

Crédit photographique © Christian Dresse

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