La Favorita de Donizetti à La Monnaie : une confirmation avec Enea Scala et une révélation avec Raffaella Lupinacci

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Au lendemain de la rare Elisabetta, Regina d’Inghilterra de Rossini (réintitulée The Queen and her favourite), donnée en version de concert au Théâtre Royal de La Monnaie, faisait suite La Favorita de Donizetti (The King and his favourite), deux œuvres à la même thématique et aux ressorts dramatiques similaires.
Ce second ouvrage, depuis sa création à l’Opéra de Paris en 1840, est l’un des opéras les plus souvent joués de Gaetano Donizetti, mais dans sa version originale française (comme nous avons pu l’entendre à l’Opéra de Monte-Carlo en 2013 avec Béatrice Uria-Monzon dans le rôle-titre ou plus récemment à l’Opéra Royal de Wallonie avec cette fois Sonia Ganassi), alors que c’est bizarrement la discutable version italienne de 1841 qui a été retenue à La Monnaie. Par ailleurs misérablement réduit à 1h30 de musique (pour respecter les mesures sanitaires en vigueur en Belgique), ce poème-fleuve du maître de Bergame marque un tournant dans sa production lyrique, oubliant ici certaines données du belcanto romantique, pour se confronter à l’esthétique de Jacques Fromental Halévy et Giacomo Meyerbeer. Si aujourd’hui les cantilènes extatiques de Maria Stuarda ou Lucrezia Borgia semblent nous intéresser davantage, les grandes innovations et les hardiesses de La Favorite demeurent l’exemple le plus frappant du génie donizettien. Dés l’Ouverture, Giuseppe Verdi est présent, non seulement celui de Nabucco qui verra le jour à La Scala deux ans plus tard, mais aussi celui de Don Carlos : le « Don fatale » d’Eboli est en effet calqué sur « Ô, mon Fernand » de Leonore. Quant au finale, que le compositeur bergamasque avait déjà utilisé pour Irmelda de Lambertazzi, il annonce de manière précise celui de La Forza del destino. Verdi se montrera également sensible à l’utilisation du baryton qui commence, en ces années 1840, à prendre la première place.

Quelle joie, pour commencer, de retrouver le superbe ténor sicilien Enea Scala dans le rôle de Fernando, moins sacrifié que celui de Norfolk, et dans lequel il confirme les excellentes impressions laissées la veille. Comme l’on pouvait donc s’y attendre, il soutient sans défaillir la tessiture meurtrière de cette redoutable partie, à laquelle il confère par ailleurs rigueur stylistique et pureté expressive. La qualité du souffle et du phrasé renforce la leçon délivrée ici : celle d’un chant dont le contrôle scrupuleux ne fait jamais obstacle à l’élan romantique du héros. Le suraigu possède une fermeté et un brillant exceptionnels, et le fameux air « Spirto gentil » constitue un véritable modèle d’équilibre, de dosage entre forte et piano, et de legato. Face à lui, la jeune mezzo italienne Raffaella Lupinacci est une petite révélation, qui s’engage avec beaucoup d’aplomb (mais aussi d’émotion) dans les tourments de Leonore. La voix est celle exigée par le rôle avec un aigu tranchant, même si le grave pourrait se montrer plus sonore. La clarté de la prononciation est un vrai bonheur, et la flamme et la fougue indispensables à ce personnage torturé sont par ailleurs au rendez-vous. De son côté, le baryton italien Vittorio Prato impose un roi d’une belle autorité, avec un phrasé noble et ample. Le rôle de Baldassare est peut-être en revanche un peu trop grave pour la voix de basse chantante de Luca Tittoto, mais au dernier acte – avec son grand air « Splendon piu belle » –, la profondeur et la densité de son interprétation emportent l’adhésion. Enfin, la soprano italienne Valentina Mastrangelo campe une Inès aussi délicate qu’exquise, au timbre fruité et à l’émission musicale.

Déjà à la tête de l’Orchestre Symphonique de La Monnaie la veille, Francesco Lanzillotta souligne la composante grand-opéra de la partition, en mettant l’accent sur les contrastes dynamiques, sur le caractère grandiose des concertati, ou encore sur la majesté des cuivres. Et, pour finir, rien à rajouter sur le travail scénique d’Olivier Fredj, qui reprend le même schéma narratif que dans le spectacle précédent, à ceci près qu’une adolescente (Alexandra Herzog, plutôt dans l’émotion), remplace ici la petite fille (agitée) du précédent opus.

Emmanuel Andrieu

La Favorita de Gaetano Donizetti en version de concert (et en extraits) en Streaming (payant) sur le site du Théâtre Royal de La Monnaie de Bruxelles, jusqu’au 19 mars 2021.

Crédit photographique © Hugo Segers

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