Après Salzbourg, Teodor Currentzis dirige (et dynamite) La Clemenza di Tito à l'Opéra des Nations de Genève

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Auréolée de son récent (et sulfureux) succès au Festival de Salzbourg, La Clémence de Titus de Mozart « revue et corrigée » par le génial Teodor Currentzis était offerte au public genevois le dimanche 27 août (mais en version de concert, sans la mise en scène de Peter Sellars), avant d’être jouée devant le public parisien (toujours sous format concertant), le 15 septembre prochain, au Théâtre des Champs-Elysées. La première surprise, comme l’a soulignée notre collègue présente à Salzbourg, vient du choix radical des deux trublions de la sphère lyrique de supprimer la plupart des récitatifs au profit d’extraits d’œuvres liturgiques ou maçonniques du même Mozart. Ainsi, aux moments clés du drame, peut-on entendre – intercalés entre deux airs -, le Kyrie, le Benedictus, le Laudamus Te et le Qui Tollis tirés de sa Grande Messe en Ut, et, pour clore la représentation, sa célèbre Marche funèbre maçonnique. Pour surprenant que cela puisse paraître, les extraits font sens et entrent en résonnance avec le livret, et nous n’avons pas été choqués par le procédé qui ajoute beaucoup d’émotion à la soirée, alors que les récitatifs sont souvent vécus (par nous en tout cas) comme un pensum

D’émotion, la plupart des voix réunies à Genève (sensiblement différentes qu’à Salzbourg) n’en ont pas été avares non plus, à commencer par celle de Stéphanie d’Oustrac – déjà entendue dans le rôle de Sesto à l’Opéra national du Rhin il y a deux saisons -, qui ravit nos oreilles une nouvelle fois grâce à la conjonction d’un timbre somptueux, d’un art du legato accompli et d'accents possédant une troublante sensualité, le tout couronné par un investissement dramatique de tous les instants. La seconde palme revient à l’Annio de la soprano (originaire de Trinidad et Tobago) Jeanine De Bique : elle offre à sa partie une émission franche, un timbre chaud et cuivré, et une belle palette de couleurs sombres. De son côté, la jeune soprano allemande Anna Lucia Richter (Servilia) chante avec charme et finesse la jeune fille candide aux accents lumineux. Si la voix de la québécoise Karina Gauvin s’épanche avec volupté dans l’expression de la plainte ou de l’émoi amoureux, elle a cependant tendance à se durcir dans les moments plus ouvertement agressifs. Dans le rôle ingrat et généralement sacrifié de Publio, la basse jamaïco-britannique Sir Willard White révèle une présence et des qualités vocales qui en font un interprète d’exception, tandis que le ténor allemand Maximilian Schmitt, dans le rôle-titre, ne rend malheureusement pas vraiment justice au héros du livret, à cause d’un évident manque d’aisance dans les vocalises.

Comme à son habitude, Currentzis offre un véritable show, avec sa gestique si théâtrale, le chef n’hésitant pas parfois à quitter son pupitre pour rejoindre le cœur de son orchestre ou accompagner au plus près les chanteurs en leur soufflant presque à l’oreille leur partie (photo) ! A la tête de son Orchestre MusicAeterna et de son (extraordinaire) Chœur de l’Opéra de Perm (en Russie), le chef grec dynamise (et dynamite) la partition de Mozart comme aucun autre, multipliant diminuendi et accelerendi pour des effets saisissants et vertigineux. Sa lecture donne à la partition des allures de véritable « polar » politique, avec sa fourchette de tempi inhabituellement tendus, et, pour iconoclaste qu’elle puisse paraître, elle n'en rend pas moins pleinement justice à l’universalité du chef d’œuvre de Mozart, et lui vaut un triomphe aussi enthousiaste que mérité de la part du public genevois.

Emmanuel Andrieu

La Clemenza di Tito de W. A. Mozart à l’Opéra des Nations de Genève, le 27 août 2017

Crédit photographique © Carole Parodi
 

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