Un Couronnement de Poppée en perdition clôt la saison lyonnaise

Xl_lecouronnementdepopee3g__jeanlouisfernandez_152 © Jean-Louis Fernandez

En 2024, Tatjana Gürbaca signait à l’Opéra de Lyon une Fanciulla del West plutôt convaincante, où la mise en scène se mettait au service de l’œuvre plutôt que l’inverse. En cette fin de saison, la metteuse en scène revient dans la capitale des Gaules, cette fois-ci pour un Couronnement de Poppée beaucoup plus déstabilisant.

Le dispositif scénique conçu par Marc Weeger (son « fidèle collaborateur ») « est réduit à l’essentiel d’un plateau de théâtre – un mur, quelques marches, un jeu avec la lumière ». Le mur en question semble criblé de balles, trace d’exécutions multiples, ou d’une guerre. Libre aux spectateurs d’imaginer ce que bon lui semble : « notre intention n’est pas de suggérer une lecture, mais bien de les ouvrir toutes ». Le plateau tourne, révélant au final deux faces qui alternent toute la soirée afin de séparer les différents lieux de l’histoire. Les lumières de Mathieu Cabanes apportent au spectacle son relief.

La direction d’acteurs se note, mais le rendu est finalement assez peu lisible : on se demande où Tatjana Gürbaca veut en venir. Ouvrir des lectures, c’est bien, mais en proposer une que l’on puisse suivre permet de se raccrocher à un fil au lieu de se perdre et d’errer sans idée claire à laquelle se raccrocher. La première partie de la soirée se clôt dans un bel ensemble où Néron pleure la mort de Sénèque qu’il a lui-même ordonnée. Un ordre adressé à personne alors que le principal intéressé se trouve juste à côté de lui...

Le Couronnement de Poppée, Opéra de Lyon (2026) © Jean-Louis Fernandez
Le Couronnement de Poppée, Opéra de Lyon (2026) © Jean-Louis Fernandez

La seconde partie offre à voir davantage, mais toujours sans chemin clair à suivre : Sénèque, bien que mort, erre littéralement comme une âme en peine aux côtés des autres personnages, assiste à son enterrement. Othon et Drusilla se trouvent affublés de costumes clownesques, formant un couple d’Arlequins qui dénotent dans ces costumes atemporels de Dinah Ehm, entre contemporains et élisabéthains. Dans ce jeu de pouvoir et de séduction perverse, Néron porte une robe face à Poppée, en pantalon. Les genres se mêlent, tout comme la partition n’hésite pas à faire d’un homme la nourrice, et de Néron, parfois, une mezzo-soprano. Lors de la scène finale, contrairement au texte, chaque personnage meurt un à un sous nos yeux : empoisonnée, étranglé, égorgé, une balle dans la tête... Le tout forme un tableau de cadavres entre lesquels se promène le couple pour son célèbre « Pur ti miro », dont on a pourtant le sentiment d’être exclu lorsque les cadavres se relèvent pour passer par la baignoire ayant servi au suicide de Sénèque. Là, chacun est frappé d’une transformation, une révélation, mais laquelle ? Rien n’est indiqué.

Enfin, le personnage muet ajouté par la metteuse en scène (« peut-être un double ou un envoyé des dieux », Tatjana Gürbaca elle-même l’ignore) défait sa ceinture. On découvre alors qu’elle est une corde nouée pour la pendaison, et même si on ne le voit pas faire, on devine sans détour pourquoi il part en courant. Poppée se place derrière la baignoire, les cadavres vivants éparpillés sur scène. Elle fixe devant elle et hurle en silence. Prise de conscience, folie, vision de son avenir ? Une fois encore, devine qui peut.

Le Couronnement de Poppée, Opéra de Lyon (2026) © Jean-Louis Fernandez
Le Couronnement de Poppée, Opéra de Lyon (2026) © Jean-Louis Fernandez

L’incongruité se trouve aussi en fosse, car la version retenue ici est celle de Philippe Boesmans créée en 2012 à Madrid. Comme le rappelle une note dans le programme de salle, « la partition originale du Couronnement de Poppée de Claudio Monteverdi n’existe pas sous une forme orchestrée complète. Il subsiste essentiellement les lignes vocales et la basse continue, si bien que toute représentation implique nécessairement un travail de « reconstruction » et d’orchestration ». On est surpris d’entendre des éléments si modernes, laissant parfois entendre ce qui s’approche d’une musique de film plus que d’un opéra – mais les deux ne reviennent-ils pas au même finalement ? La surprise est présente, mais loin d’être désagréable. L’oreille doit simplement se faire à cette nouvelle écoute. Le plus difficile est de suivre la complexité de l’intrigue malgré les nombreuses coupures du livret habituellement entendu.

À la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon (réduit), Simon-Pierre Bestion parvient à allier le classique et le moderne de la partition, rendant le tout particulièrement vivant. Les respirations se font naturellement, agréablement, l’équilibre entre les pupitres et les voix est travaillé. Les élans n’empiètent jamais sur une interprétation soignée.

Comme lors de la dernière production de l’œuvre donnée en 2017, la maison lyonnaise a décidé de confier la distribution à son talentueux Studio actuel, à deux exceptions près : Giulia Scopelliti dans le rôle-titre et celui d’Amour, et Iurii Iushkevich en Néron.

La soprano est en réalité issue du Studio, mais de la promotion 2022-2024. Nous avions d’ailleurs déjà pu l’entendre à diverses reprises dans d’autres productions lyonnaises, comme Elias en 2025 où son incarnation nous avait saisi, ou Cosi fan tutte avec sa Despina décapante. Ici, elle est une Poppée incandescente, à la ligne lumineuse, éclatante, reflétant une présence scénique une fois encore remarquée. Peut-être que mêler dans la voix davantage de sensualité à cette farouche détermination aurait apporté encore un plus, mais à ce niveau-là, on peut se demander si ce n’est pas simplement un choix interprétatif qui se défend. Pour sa part, le contre-ténor – véritable double sur scène avec ses traits androgyne et une coupe de cheveux similaire – sort du lot avec une sublime aisance vocale qui domine le plateau. Frêle, il n’en apparaît pas moins dangereux, malade sans une folie exacerbée, dosée avec justesse. L’engagement est là aussi notable et l’on espère revoir cet artiste plus souvent dans l’Hexagone.

Le Couronnement de Poppée, Opéra de Lyon (2026) © Jean-Louis Fernandez
Le Couronnement de Poppée, Opéra de Lyon (2026) © Jean-Louis Fernandez

La promotion 2024-2026 du Studio s’avère quant à elle assez homogène et relève globalement haut la main le défi monteverdien, à commencer par la Vertue et Octavie de Jenny Anne Flory, autre nom entendu à plusieurs reprises sur la scène lyonnaise, toujours fort appréciée (Un Turc en Italie en 2024, Manon Lescaut en mars dernier, etc.). La dignité de l’épouse répudiée est fascinante, la douleur noble ressort dans une ligne de chant sombre et solide.

Nous avons plusieurs fois regretté de ne pas entendre davantage Hugo Santos, souvent cantonné à de petits rôles. Cette fois-ci, nous le retrouvons en Sénèque pour notre plus grand plaisir et pouvons ainsi profiter davantage de sa projection caverneuse, dont la puissante résonnance habite l’entièreté de son palais. La projection est fort belle, et le tout lui confère une autorité naturelle.

Le Couronnement de Poppée, Opéra de Lyon (2026) © Jean-Louis Fernandez
Le Couronnement de Poppée, Opéra de Lyon (2026) © Jean-Louis Fernandez

Alexander de Jong, entendu notamment dans Billy Budd, campe pour sa part un Othon soyeux, séduisant et soigné, dont la voix dorée porte le romantisme du personnage. Il ne manque qu’un peu plus de corps dramatique pour offrir une dimension supplémentaire à cet amoureux transis. Quant à Filipp Varik, s’il avait brillé malgré la brièveté de son rôle dans Le Turc en Italie, nous restons un peu sur notre faim ici, notamment avec sa berceuse aux envolées trop abruptes, aux accroches trop drues, à l’ensemble manquant de polissage en ce soir de Première.

Enfin, la Drusilla d’Eva Langeland Gjerde (également Fortune) est une belle surprise. Elle apporte légèreté et fraîcheur à ce rôle, donnant l’apparence d’une poupée fragile, un peu décalée dans ce monde trop sordide pour elle. C’est d’ailleurs par un geste d’amour qu’elle mettra fin à ses jours.

Au final, ce Couronnement de Poppée est une belle manière de découvrir les talents du Studio aux côtés du couple phare de l’intrigue, mais aussi l’orchestration de Philippe Boesmans. Musicalement, on ne s’ennuie pas ! Visuellement, la question est plus délicate.

E.M.
(Lyon, le 15 juin 2026)

Le Couronnement de Poppée, à l'Opéra de Lyon jusqu'au 28 juin 2026.

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