A l'Opéra de Lyon, un couronnement de Poppée... sans couronnement !

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Chaque année, l’Opéra de Lyon donne un festival mettant à l’honneur au moins trois opéras regroupés sous une thématique commune : « Justice/Injustice », « Britten », « Les jardins suspendus », « Pour l’humanité »… Cette année, le prisme du festival est « Mémoires » afin de donner au public de 2017 la chance d’assister à trois mises en scène qui ont marqué l’art lyrique, à commencer par le Couronnement de Poppée mis en scène par Klaus Michael Grüber en 1999, déjà donné à l’Opéra de Vichy en début de mois. L’une des volontés de ce festival étant de s’interroger sur le regard des spectateurs de 2017 sur ces anciennes productions…

Depuis plusieurs années, l’Opéra de Lyon a créé un partenariat avec le TNP (Théâtre National Populaire) de Villeurbanne qui prête ainsi sa salle pour l’un des opéras du festival, ouvrant au passage l’art lyrique à un public nouveau, celui du théâtre, d’autant que le prix de la place est unique et bien inférieur à celui des premières catégories de la salle habituelle. Il faut toutefois faire avec quelques contraintes, comme la taille du plateau ou bien celle de la fosse, contraintes qui ne semblaient finalement pas en être dans cette production très bien exécutée : l’orchestre est réduit à un ensemble, celui des Nouveaux Caractères fondé en 2006 par Caroline Mutel et Sébastien d’Hérin, ce dernier étant à la direction et au clavecin pour ce Couronnement de Poppée. La direction manque ici un peu d’entrain, comme emprisonnées dans une retenue excessive, donnant parfois une impression de lenteur ainsi que d’un manque d’homogénéité globale.


Mireille Delunsch (Poppée), Anne Sofie von Otter (Néron),
Aix-en-Provence ; © Pascal Gely

La mise en scène de Klaus Michael Grüber, finalement la grande star de la soirée puisqu’elle était véritablement à l’honneur, est reprise par Ellen Hammer qui avait justement travaillé sur le projet originel à Aix-en-Provence, aidée dans la re-création des décors par Bernard Michel. Les jeunes chanteurs du Studio de l’Opéra de Lyon (sur lesquels nous reviendrons ci-dessous) étaient quant à eux préparés par celui qui tenait alors le rôle d’Arnalta, Jean-Paul Fouchécourt. La reproduction avait donc tout pour être fidèle à celle donnée en 1999, d’autant plus qu’il existe un enregistrement de la version de 2000 avec Mireille Delunsch (Poppée) et Anne Sofie von Otter (Néron). Tout fut ainsi conservé, y compris les coupures souhaitées par le metteur en scène, parfois grossières et abruptes : nous assistons ainsi à un Couronnement de Poppée… sans couronnement ! Le duo d’amour final entre Nerone et Poppea suit ainsi immédiatement les adieux d’Ottavia, qui se retrouve par ailleurs sans nourrice dans cette version afin d’accentuer sa solitude. Les décors, quant à eux, ont quelque chose qui rappelle des peintures, faisant écho aux fresques sur la villa qui sert de décors de fond d’où sort Octavia ainsi qu’au rideau du théâtre représentant une toile peinte.


Laura Zigmantaite (Néron), Oliver Johnston (Lucano) ;
© Jean-Louis Fernandez


Elli Vallinoja (Octavie) ; © Jean-Louis Fernandez

On peut néanmoins se demander pourquoi l’Opéra de Lyon a décidé de remettre en scène cette production : le travail de Klaus Michael Grüber sonne de manière assez neutre à nos yeux du XXIe siècle. Les costumes prévus pour être asexués le sont, certes, mais la sensualité globale de l’œuvre y perd, reposant finalement essentiellement sur les interprètes. La lisibilité de l’œuvre (si l’on fait abstraction des coupures du livret) n’est pas entachée par le travail scénique, nous ne nous perdons pas au milieu de l’abondance de personnages, entre Vertu, Amour, Fortune, divinités diverses et mortels variés. Cetres, cela est appréciable, mais pas marquant, du moins pas assez pour justifier le choix de cette mise en scène parmi toutes la multitude de productions étrennées depuis des décennies sur les scènes du monde.

Côté voix, l’Opéra de Lyon donne ici la chance à son Studio de briller, permettant par là-même au public de découvrir, peut-être, des perles insoupçonnées. C’est ainsi que nous découvrons la mezzo-soprano lituanienne Laura Zigmantaite dans le rôle de Néron, excellente dans sa ligne de chant assurée, posée, montant assez aisément dans les aigus. Il est difficile de séparer le jeu réel de la jeune interprète de ce qui lui a été imposé dans cette reprise, notamment quelques exagérations dans sa colère, mais ce qui est indéniable, c’est sa démarche qu’elle parvient à rendre masculine de manière on ne peut plus convaincante. Un nom qu’il faudra peut-être suivre à l’avenir, ne serait-ce que pour découvrir les graves que ce rôle ne met pas spécialement en avant.

Autre belle surprise, l’Octavie de la mezzo-soprano finlandaise Elli Vallinoja qui donne toute la profondeur à ce personnage délaissé, oublié, capable d’une haine poussant à la commande d’un assassinat qui n’est finalement qu’un geste de défense pour sa survie. Là aussi, la ligne de chant est sûre, claire, la projection est excellente et le public est conquis, à juste titre. Poppée, chantée en ce soir par Josefine Göhmann, déçoit durant la première partie : certaines notes sont à la limite de la justesse, la voix est tendue et l’on ressent le stress de la jeune soprano. Une fois ce dernier passé, notamment dans la deuxième partie, l’interprète donne à entendre une bien meilleure Poppée, mais cela ne suffira pas pour être plus applaudie que les rôles secondaires lors des saluts. Emilie Rose Bry, qui interprète le rôle principal en alternance, tenait ce soir les rôles de Drusilla et de Vertu. Si les mediums de la seconde sont quelque peu gutturaux dans le premier temps, l’interprétation de la première est pour sa part tout à fait convaincante, tant dans la voix que dans le jeu. Comment ne pas s'attacher à cette Drusilla sautillante de bonheur, puis prète à se sacrifier par amour après avoir supplié? La voix parvient ici à nous porter vers le coeur du personnage. Enfin, les autres protagonistes de l’histoire sont dans l’ensemble assez bons, à l’exception d’Othon (Aline Kostrewa) qui manque de projection et de puissance. Le ténor André Gass, dans le rôle d'Arnalta, offre pour sa part une prestation convaincante et amusante grâce à un investissement dans le rôle qui ne fait pas de doute. Dernier nom que nous citerons parmi ces rôles, celui de la basse polonaise Pawel Kolodziej, Sénèque plein de profondeur.

Une reprise assez réussie de la mise en scène originelle donc, faisant passer une soirée plutôt agréable mais qui, contrairement à ses versions antérieures, risquent de ne pas rester dans les mémoires. On se demande toutefois pourquoi, au moment des saluts, le metteur en scène Klaus Michael Grüber ne nous apparaît pas sous le signe d’un portrait alors que le festival invite justement à se souvenir de son travail.

Le Couronnement de Poppée, Opéra de Lyon, du 12 au 19 mars 2017.

Elodie Martinez

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