© Jean-Louis Fernandez
Dernier opéra présenté dans le cadre du festival « Parier sur la beauté » de l'Opéra national de Lyon – mais en réalité donné en premier le vendredi 20 mars –, la Manon Lescaut imaginée par Emma Dante avait de quoi attirer bien des regards et des espoirs. Malheureusement, si l’on ne peut pas parler de hors-sujet ou de mauvaise soirée, on ne peut pas non plus la qualifier de très réussie.
La scénographie montre un imposant décor, qui pourrait ravir l’œil s’il ne le lassait pas finalement si vite. Un immense mur gris montre l’extérieur d’un immeuble, portes visibles, escaliers pour relier les étages entre eux, tables en rez-de-chaussée. En se basant uniquement sur le décor, il devient difficile de savoir si l’on est à l’intérieur ou à l’extérieur, mais qu’importe dans ce premier acte : on s’en accommode assez aisément.

Manon Lescaut, Opéra de Lyon (2026) © Jean-Louis Fernandez
Le même mur est utilisé pour le deuxième acte, à ceci près que les rambardes d’escaliers sont modifiées pour laisser places à des lignes plus riches et dorées, et que les portes sont ici remplacées par des rideaux rouges. Sur la scène, un immense lit à baldaquins de la même couleur nous invite dans un intérieur curieux : comme si la chambre était au beau milieu du salon, tout en interrogeant sur ces étages au fond. Est-ce là une maison close, avec toutes ces filles de joie ? Dans ce cas, comment la chambre se place-t-elle au milieu de tout cela ? Entre les tissus, le rouge, les masques de porc posés sur les visages de danseurs et la présence de nombreuses femmes, on oscille ici entre un bordel chic et un cabaret kitsch. S’il y a là une dénonciation de la condition féminine, elle est malheureusement peu visible.
Rebelote au troisième acte, avec cette fois-ci des rambardes plus sobres – rappelant celles du premier acte – et des barreaux aux portes pour nous indiquer la prison. On se situe finalement bien dans ce décor, mais l’œil se lasse de la sobriété affichée, d’autant plus qu’il fait vite le tour des autres éléments mis à sa disposition : les déplacements des personnages, par exemple, ne suffisent pas à habiller la scène constamment.

Manon Lescaut, Opéra de Lyon (2026) © Jean-Louis Fernandez
Enfin, le dernier acte se voit dépouillé de ce fond pour faire place à une avant-scène nue, puis à un fond gris qui se révèle avec quelques reliefs. L’aridité est donc bien de mise, malgré les femmes qui se tiennent pas les cheveux, les bouquets déposés puis repris – comme s’il fallait bien faire quelque chose pour le principe – ou encore l’immense lit – blanc cette fois-ci – descendant des cintres, sur lequel les deux amants finissent avant de remonter et de rester suspendus au-dessus du sol. Caché derrière les voiles blancs, Des Grieux pleure ainsi sa Manon.
Les costumes plus ou moins colorés ou inventifs de Vanessa Zucaro ne parviennent malheureusement pas à contrer l’ennui qui s’installe assez vite, même si les deux derniers actes sont finalement plus réussis que les deux premiers. On s’amuse tout particulièrement de la crinoline disproportionnée de Manon devenant à la fin de l’acte une prison dans laquelle elle est arrêtée. Une manière de symboliser la manière dont la frivolité de l'héroïne cause sa perte.

Manon Lescaut, Opéra de Lyon (2026) © Jean-Louis Fernandez
La lecture d’Emma Dante s’avère donc assez plate, sans une vision personnelle lisible. On a bien du mal à s’attacher aux personnages dans ces conditions, et sa Manon semble en fin de compte ne récolter que ce qu’elle mérite, sans plus de complexité ou autre forme de procès. Quant aux interludes / entractes, ils ne déclenchent dans le public aucun rire, l’amusement s’épuisant lui aussi.
Après avoir brillé dans La Fanciulla del West lors du festival de 2024, le duo formé par Chiara Isotton et Riccardo Massi se retrouve à nouveau sur la scène de l’Opéra de Lyon. Toutefois, la soprano semble davantage investie dans le chant que dans le jeu : on remarque donc son ambitus lui permettant de dompter la partition malgré ses difficultés, sa voix pleine d’une belle rondeur, ainsi que d’une profondeur notable. Malheureusement, sans aide véritable de la mise en scène, la psychologie du personnage paraît un peu monochrome en début de soirée. Elle se libère lentement, puis prend son envol durant la deuxième partie de soirée, laissant enfin aller des émotions plus profondes jusqu’à un superbe « Sola, perduta, abbandonata ». Paradoxalement, plus le personnage s’approche de sa mort, plus il nous paraît vivant. Le ténor, lui, ne souffre pas de ce bémol. Amoureux transit, sa voix se gorge de tendresse, son timbre se montre solaire, chaleureux, parfois crépusculaire.

Manon Lescaut, Opéra de Lyon (2026) © Jean-Louis Fernandez
À leurs côtés, l’ineffable Jérôme Boutillier offre sa prestance à Lescaut, ainsi que son baryton d’une robustesse qui n’est plus à démontrer. Investi, crédible, manipulateur, aimant la vie, il tire les traits de son personnage sans sombrer dans la caricature. En Géronte de Ravoir, Omar Montanari laisse couler la noblesse de son timbre empli de fiel mais n’est pas en reste scéniquement non plus.
L’Edmond de Robert Lewis est particulièrement jovial, mais sa projection semble lointaine en début de soirée avant de s’affirmer davantage, tandis que le musicien de Jenny Anne Flory (soliste du Studio 2024-2026) conquiert le public par un chant ambré et coloré. Issu du même Studio, Hugo Santos brille particulièrement en Aubergiste et Sergent des archers avec sa voix profonde, à l’indéniable résonnance mélodieuse.

Manon Lescaut, Opéra de Lyon (2026) © Jean-Louis Fernandez
Une fois n’est pas coutume, les solistes issus du chœur se montre parfaitement à la hauteur, se joignant avec homogénéité aux autres, comme le font Camille Leblond (le Maître à danser), François Pardailhé (un allumeur de réverbères) et Aurélien Curinier (un Commandant de marine). Préparés par Benedict Kearns et Guillaume Rault, les Chœurs de l’Opéra font montre d’un jeu précis et d’une belle homogénéité.
Malheureusement, le manque de relief de la mise en scène semble gagner la fosse dirigée par Sesto Quatrini, avec une première partie aux couleurs aussi ternes que celles des décors grisâtres. La verve de Puccini paraît éteinte, dans l’attente d’un souffle de vie l’extirpant de sa torpeur malgré un rythme qui n’a rien de lent. Puis la respiration revient lentement, la partition se teinte enfin, les nuances reviennent. La reprise après l’entracte se montre particulièrement réussie, enivrante, colorée, animée. Les superlatifs perdurent alors jusqu’à la dernière note, pour notre plus grand plaisir.
Finalement, cette Manon Lescaut manque de personnalité ou de caractère mais elle n’est pas sans déplaire à une partie du public. Pour notre part, nous en ressortons assez ennuyée et mitigée, n’ayant pas passé de mauvaise soirée, sans pour autant avoir vibré ni découvert une vision marquante ou marquée.
À Lyon, le 26 mars 2026
Manon Lescaut à l'Opéra de Lyon jusqu'au 7 avril.
28 mars 2026 | Imprimer
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