Voiles sur Billy Budd à l’Opéra de Lyon

Xl_billybudd2g__jeanlouisfernandez_181 © Jean-Louis Fernandez

Malgré son amour pour Benjamin Britten – à qui il avait dédié son festival 2014 –, l’Opéra de Lyon n’avait encore jamais donné sur sa scène Billy Budd. C’est chose faite à présent grâce à son festival 2026, dans une mise en scène du maître des lieux, Richard Brunel, qui avait déjà signé Peter Grimes la saison passée et qui ne cache pas son goût pour ce compositeur. Un premier abordage en tous points réussi !

Avec ce Billy Budd, Richard Brunel offre un travail remarquable, poétique et mécanique, où la machinerie du théâtre se mêle à celle du navire de guerre. L’ouverture laisse apparaître une maquette du navire tel qu’il sera sur scène, voguant sur une mer d’épaisse brume, un tapis portant les pas du Capitaine Vere se dirigeant vers une table où l’attendent trois officiers. On comprend alors sans mal qu’il s’agit là d’un procès mené suite aux événements passés sur L’Indomptable, avant que le(s) voile(s) ne se lève(nt) sur le navire et les souvenirs de son capitaine. Le retour de ce présent se fera de manière tout aussi lisible avec le retour de cette table, de ces officiers, et un jeu d’éclairage particulièrement travaillé.

Billy Budd, Opéra de Lyon (2026) © Jean-Louis Fernandez
Billy Budd, Opéra de Lyon (2026) © Jean-Louis Fernandez

Les lumières de Laurent Castaingt et le décor de Stephan Zimmerli participent d’ailleurs grandement à la réussite scénographique globale : ces échafaudages, morceaux désarticulés du navire offrant de beaux moments de ballets métalliques. Le mouvement est permanent sur scène, de même que sur un bateau : tout le monde s’agite, possède un rôle propre participant au fonctionnement général. Le fait de jouter avec ces morceaux de navires, de la cale au pont, de la proue à la poupe, on suit les personnages s’affairant grâce aux échelles ou escaliers à l’intérieur des parties ou entre elles, jusqu’à ce que le navire soit enfin entièrement uni en fin de soirée. Ainsi, sans réellement être un décor unique, ni opérer tout à fait de changement de décor, nous naviguons nous-mêmes dans cette immense machinerie tout en ressentant l’impression étriquée malgré la taille du plateau scénique.

Quant aux dernières images, parvenant littéralement à faire disparaître bâtiment marin en fond de scène, pour nous faire retourner au procès présent et aux derniers mots du capitaine, elles restent gravées en mémoire. On s’interroge néanmoins sur la mort de Billy Budd qui, plutôt que d’être pendu ou jeté à l’eau, se voit poignardé sur scène par un partisan de Claggart : est-ce pour rendre ce décès plus proche, plus sournois, ou plus vraisemblable face à un équipage près à prendre les armes pour le défendre ? Quelle qu’en soit la raison, cette question n’entache en rien la réussite magistrale du travail scénique proposé ici, servi par une distribution à la hauteur de la tâche.

Billy Budd, Opéra de Lyon (2026) © Jean-Louis Fernandez
Billy Budd, Opéra de Lyon (2026) © Jean-Louis Fernandez

Malgré le nombre impressionnant de voix d’hommes à trouver, la maison est parvenue à réunir une distribution qui, d’une part, ne souffre d’aucune faiblesse, et offre d’autre part une couleur unique à chacun. Paul Appleby fait poindre dans son chant toute l’humanité du Capitaine Vere. Le phrasé est noble et délicat, plein d’un soleil intérieur qui n’ose pas se lever pleinement, contrit dans son grade.

Sean Michael Plumb incarne un Billy Budd de haute volée, indubitablement gentil, bienveillant, un peu gauche, d’une extrême bonne volonté. Un vrai « bon gars » au chant miroitant, lumineux, chaleureux ne souffrant d’aucun accroc. Face à lui, Derek Welton se montre d’une infamie sourde en John Claggart, du haut de sa voix caverneuse de basse, il tisse de son chant harmonieux et de son souffle long une toile solide. Il émane du personnage un mal insidieux, une aura dont on se méfie sans même chercher à savoir pourquoi.

Billy Budd, Opéra de Lyon (2026) © Jean-Louis Fernandez
Billy Budd, Opéra de Lyon (2026) © Jean-Louis Fernandez

L’honnête boucher Red Whiskers est servi par Oliver Johnston et sa voix énergique, pleine d’une contestation aussi légitime qu’inutile. Il est amené sur le navire avec l’Arthur Jones de Guillaume Andrieux, également l’ami du novice, au chant traduisant la fragilité du tisserand mais aussi la chaleur solidaire de l’ami.

La voix d’Alexander de Jong, Mr Redburn, sait se montrer sombre tout en laissant transparaître des failles plus aigus pour traduire la terreur de la mutinerie, aux côtés de Rafał Pawnuk en imposant Mr Flint et de l’autoritaire Lieutenant Ratcliff de Daniel Miroslaw. Michal Marhold n’est pas en reste en Donald infatigable, à la verve vindicative, de même que le Squeak sinueux de Filipp Varik ou le novice fragile de William Morgan dont la voix implorante colle au personnage.

N’oublions pas enfin de citer le Maître d’équipage de Paolo Stupenengo et le Second Maître d’Antoine Saint-Espes, tous deux issus du chœur de l’Opéra qui ne dénote en rien parmi les solistes déjà mentionnés. Les Chœurs de l’Opéra de Lyon – préparés par Benedict Kearns – sont par ailleurs éclatants d’homogénéité, offrant des individus à part entière tout en formant une matière unie, musicalement mais aussi scéniquement. L’ensemble s’avère d’une puissance remarquable sans jamais sacrifier une incroyable justesse. La Maîtrise de l’Opéra – préparée par Clément Brun – offre un contrepoids rafraichissant devant tant de testostérone.

Billy Budd, Opéra de Lyon (2026) © Jean-Louis Fernandez
Billy Budd, Opéra de Lyon (2026) © Jean-Louis Fernandez

Enfin, Finnegan Downie Dear tire de l’Orchestre des nuances qui, comme des vagues, déferlent avec plus ou moins de force, capable d’ondes à peine perceptibles en surface mais cachant dans les profondeurs de la partition un courant qui emporte tout. La précision est de rigueur pour voguer sur ces eaux troubles, mais chaque note arrive à bon port, bercée par la houle des musiciens savamment aguerris.

En sortant d’une soirée, il arrive rarement que l’on ait la sensation d’avoir vécu la naissance d’un spectacle qui fera date. C’est le cas avec ce Billy Budd appelé à faire voile sur l’océan du Temps en attendant, peut-être, de revenir sur cette rive lyonnaise qui l’aura vu naître.

À Lyon, le 23 mars 2026

Billy Budd à l'Opéra national de Lyon jusqu'au 4 avril 2026.

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