Pierre-Yves Pruvot : « Chaque nouveau rôle est un cadeau que je reçois »

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L’heure des rôles de premier plan - et des scènes d'importance ! - semble avoir sonné pour le baryton français Pierre-Yves Pruvot, et l’on ne saura que très gré au directeur du Théâtre du Capitole - Christophe Ghristi - de lui avoir fait confiance en lui offrant, coup sur coup, celui de Klingsor dans Parsifal l’an passé et celui de Barnaba dans La Gioconda actuellement à l’affiche de la maison toulousaine (dans une mise en scène d’Olivier Py). Mais son grand talent nous avait déjà conquis bien avant, comme avec sa saisissante incarnation de Shylock dans Le Marchand de Venise à Saint-Etienne en 2015 ou son glaçant Iago dans Otello à l’Opéra Royal de Wallonie en 2017. Nous sommes allés à sa rencontre pour l’interroger sur ses débuts, ses multiples activités, sa perception du spectacle d’Olivier Py ou encore ses rêves de rôles…                   

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Opera-Online : Vous avez étudié la musique tout en menant des études d’ingénieur. Qu’est-ce qui vous a décidé à vous orienter finalement vers une carrière de chanteur professionnel ?

J’ai commencé les études musicales très tôt à l’âge de six ans avec la trompette. J’ai également étudié le piano et j’ai découvert très rapidement la littérature musicale pour voix et piano, en particulier les Lieder de Schubert qui ont accompagné mon adolescence. Mais j’écoutais avec un égal appétit les sonates pour piano de Beethoven, les opéras de Verdi, les quatuors à cordes de Mozart, les cantates de Bach, les pièces de viole de Marais ou la musique de Xenakis, Stockhausen ou Penderecki. La musique occupait la majeure partie de mon temps, mais j’étais loin d’imaginer qu’elle deviendrait mon métier. Je suis arrivé à Lyon en 1988 pour faire des études d’ingénieur, et parallèlement j’ai continué mes études musicales au conservatoire, où j’ai suivi les classes d’histoire de la musique, d’harmonie et d’analyse. Je suis également entré dans la classe d’accompagnement au piano. J’ai pris mes premiers cours de chant avec Pascale Reynaud tout en passant de nombreuses heures à accompagner ses autres élèves. J’ai énormément appris à ce poste d’observation avancé : techniquement bien sûr, mais aussi le répertoire et… la psychologie très particulière des chanteurs ! Et puis, je suis entré au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon, abandonnant mes études scientifiques – provisoirement dans un premier temps, pour accomplir mes obligations militaires sous forme d’un service civil comme régisseur des Chœurs de l’Orchestre national de Lyon parallèlement à mes études au CNSMD. À l’issue de ce service « militaire », je me suis présenté au concours de chœur de l’Opéra national de Lyon où j’ai été engagé pendant deux saisons, toujours parallèlement à mes études au CNSMD. Ce fut l’occasion pour moi de découvrir de très près et dans des conditions artistiques incroyables le monde de l’opéra que je ne connaissais que côté public. J’ai participé à de magnifiques productions avec les meilleurs chanteurs du moment, de grands chefs et metteurs en scène. Et il m’est arrivé souvent ensuite de retrouver ces mêmes artistes comme collègues. J’ai également énormément appris au cours de ces deux saisons. Une fois mon diplôme obtenu, j’ai quitté le chœur mais je suis revenu assez rapidement dans la maison pour mes premiers rôles. À Royaumont où j’ai suivi beaucoup de stages, j’ai rencontré Jean-Claude Malgoire qui m’a donné pendant plus de dix ans de magnifiques rôles et permis de travailler avec de grands metteurs en scène, notamment Christian Schiaretti avec qui j’ai eu la chance de collaborer souvent et travailler des rôles sous un éclairage théâtral extrêmement nourrissant. Ce fut pour moi ma véritable école d’opéra au sein de ce formidable Atelier lyrique de Tourcoing, avec la bienveillance infinie de son créateur et de son épouse. Mais je menais encore à cette époque d’autres activités, et je n’étais peut-être pas encore décidé à mener uniquement une activité de chanteur professionnel. Et au passage, je n’aime pas le terme de « carrière » qui, pour moi, est le résultat du chemin quand on se retourne à la fin…

Vous avez été Lauréat du Concours Musical Reine-Elisabeth en 2000 et vous semblez entretenir un lien privilégié avec la Belgique depuis...

J’ai remporté de nombreux prix dans des concours nationaux et internationaux : même si ce « sport » est souvent décrié, il est un très bon moyen de se faire entendre par ceux qui sont censés nous faire travailler, nous chanteurs. Il permet aussi de se familiariser avec l’exercice incontournable de l’audition… Reine-Elisabeth a été le dernier prix, j’avais 29 ans et il était temps de clore ce chapitre. Mais effectivement, la Belgique m’est restée chère. Personnellement, puisque j’ai connu des personnes qui me sont devenues très proches et que je suis devenu le parrain d’une charmante demoiselle qui a vingt ans maintenant et qui s’épanouit artistiquement pour mon grand bonheur ; et professionnellement. À ce titre, m’est particulièrement chère la collaboration avec Guy Van Waas, nos concerts et enregistrements d’œuvres oubliées en témoignent, pour moi une amitié artistique autant qu’humaine. Je n’oublie pas non plus la confiance que m’ont accordée Stefano Mazzonis Di Pralafera et Paolo Arrivabeni à l’Opéra royal de Wallonie, où j’ai pu chanter Scarpia et Iago, deux de mes rôles fétiches.

Vous êtes également le co-fondateur des Editions lyonnaises Symétrie. Qu’est-ce qui vous a entraîné dans cette aventure éditoriale en plus de votre carrière de baryton ?

Deux choses m’ont poussé dans cette aventure en 1999 : la curiosité pour la musique en général et pour la musique oubliée en particulier. Avec mon collègue Jean-Christophe Michel avec qui j’ai fondé cette entreprise, et qui la dirige toujours depuis bientôt vingt-deux années malgré les aléas et les difficultés, nous avions l’envie de donner à tous les musiciens la possibilité d’accéder aux merveilles que nous avions accumulées au cours de nos recherches dans les bibliothèques, mais également de donner la possibilité à nos collègues compositeurs de pouvoir éditer leurs œuvres. Très rapidement, l’activité d’édition d’ouvrages musicologiques a occupé une part importante des activités de la maison, et je suis vraiment fier quand je regarde le catalogue aujourd’hui, certains ouvrages étant devenus des références. Cette activité a représenté presque vingt ans d’un travail épuisant, d’un stress permanent, mais ô combien passionnant et valorisant. Le plus difficile dans tout cela, c’est sans doute la méfiance – particulièrement française – qu’inspirait cette double activité professionnelle. Il est souvent mal vu d’avoir plusieurs casquettes. Personnellement, cela m’a aussi permis de « relativiser » le stress inhérent à la vie de chanteur lyrique. Le stress du chef d’entreprise est loin d’être une mince affaire ! Cependant, j’ai pris la décision il y a quelques années de me consacrer à une seule activité : celle de chanteur, les enjeux devenant plus importants et l’énergie demandée par les rôles qu’on me proposait ne permettant plus beaucoup de dispersion tant intellectuellement que physiquement.

On vous sait passionné par les découvertes d’œuvres rares, comme ces Impressions de Pelléas de Marius Constant (que vous avez enregistré) ou Amleto de Franco Faccio. Le but est de sortir des sentiers battus ?

C’est clairement une volonté délibérée de ma part, et c’est en cohérence avec ce que j’ai dit précédemment. Il n’y a rien de plus passionnant que de se lancer dans la découverte d’une œuvre oubliée et inconnue, de chercher à savoir quand et comment elle a été conçue, pourquoi – dans la plupart des cas – elle a connu le succès et ensuite disparu pendant des années. J’ai réalisé jusqu’à maintenant plus d’une cinquantaine d’enregistrements discographiques – opéra, oratorio, musique contemporaine, mélodie, Lieder, musique dite ancienne – et souvent d’œuvres jamais enregistrées à ce moment. Il faut être le premier, c’est parfois intimidant mais ô combien stimulant ! Mais cela n’a de sens que si vous replacez ces œuvres dans la grande histoire de la musique, et donc de les mettre en rapport avec le répertoire que nous connaissons bien aujourd’hui car enregistré à de nombreuses reprises et donné régulièrement en public. Pour moi, cela ne fait vraiment sens qu’avec une pratique et une connaissance soutenue du « grand répertoire ». Je ne peux pas chanter Franco Faccio sans une connaissance approfondie de Verdi et de Boito par exemple, ils sont trop intimement liés. Mais la même démarche préside pour la musique contemporaine également : là, nous avons accès au compositeur, à sa pensée, à sa présence physique, à son rapport au texte qu’il met en musique. Mais j’ai la même gourmandise lorsque j’aborde un nouveau rôle chez Verdi ou Wagner !

En parlant de ces deux compositeurs, vous chantez autant les grands ouvrages del'un que de l'autre. Avez-vous une préférence ou sont-t-ils complémentaires pour vous ?

Ce sont deux génies. Ils ont indélébilement marqué l’histoire de la musique, et celle de l’opéra plus particulièrement. Avec des moyens en apparence très différents, avec une culture forcément différente, avec une sensibilité humaine parfois aux antipodes. Mais au-delà, leur recherche était la même : celle de mettre le drame en musique de la manière la plus évidente possible. Le souci du texte, de l’émotion, de la construction, en témoignent leurs écrits et correspondances. Chaque nouveau rôle est un cadeau que je reçois avec humilité et bonheur, et particulièrement chez ces deux compositeurs : je mesure la chance d’avoir déjà pu chanter autant de rôles dans leurs opéras respectifs. Et rien ne me rendrait plus heureux d’avoir – lorsqu’il sera temps de se retourner – eu la chance de chanter tous leurs opéras dans ma vie. Une bonne partie est déjà faite, mais l’envie est toujours aussi forte… Pas seulement pour la satisfaction de l’avoir fait, mais parce que chaque nouveau rôle permet un approfondissement toujours renouvelé de cette musique, et nourrit sans cesse les rôles déjà abordés, l’expérience aiguisant la conscience.

Avec votre pianiste Charles Bouisset, la Mélodie française tient aussi une place de choix dans votre parcours artistique…

Nous nous sommes rencontrés, Charles Bouisset et moi, lors de nos études au CNSMD de Lyon, Charles suivait le cursus de la classe d’accompagnement. Que d’heures passées ensemble à découvrir et ciseler ce répertoire ! Nous avons eu la chance de bénéficier à Lyon puis ensuite à Royaumont des conseils précieux de Ruben Lifschitz. Et l’immense privilège aussi de partager régulièrement notre travail avec le légendaire Dalton Baldwin. Avec Charles, nous arriverons bientôt à trente ans de collaboration artistique, plusieurs enregistrements, des dizaines de récitals, des centaines d’œuvres explorées et chantées en public, en français, en allemand, en russe, en anglais, en tchèque, en italien… Mon activité d’opéra a souvent demandé le sacrifice du temps que nous passions à travailler ce répertoire, à mon plus grand regret. Mais j’ai un peu compensé cette frustration musicale en étudiant mes nouveaux rôles avec Charles : cela permet également d’avoir une approche un peu différente des rôles, en ne négligeant jamais le texte et la construction musicale de la phrase. Même dans des rôles éminemment dramatiques, j’aime conserver ce rapport au mot et à la phrase. Et puis, la plupart des grands compositeurs d’opéras ont écrit avec bonheur pour voix et piano. C’est une facette moins connue de leur production, mais qui n’est pas à négliger pour certains. Même si les très grands compositeurs de mélodies et de Lieder n’ont pas cherché ou connu la gloire que procurait l’opéra… Et tant mieux ! Mais je ne pourrais pas vivre sans ces univers poétiques qui ont accompagné la plus grande partie de ma vie. C’est un refuge où je sais pouvoir trouver ce que j’y cherche. Mais nous avons encore des projets à venir dont nous aurons l’occasion de reparler !

Actuellement, vous êtes Barnaba dans La Gioconda au Théâtre du Capitole. Que pouvez-vous dire à la fois de la production d’Olivier Py et de votre personnage ?

Tout d’abord, je tiens à remercier Christophe Ghristi de sa confiance : un tel rôle ne s’aborde pas sans crainte ! Mais ma fréquentation d’un répertoire de plus en plus dramatique me laissait penser que le défi serait relevable. Et cette période d’inactivité forcée due à la Covid-19 a permis un travail méticuleux tant sur la musique que le texte. Et également une préparation physique adaptée : Barnaba est le premier personnage à chanter dans l’opéra, mais également le dernier, le tout couronné par un hurlement de rage ! Il y a plusieurs couches de difficultés à ce personnage : tout d’abord, le texte. Boito a particulièrement soigné la partie de Barnaba. Il est extrêmement bavard et exprime à voix haute toute la noirceur de ses pensées. Cela demande une attention très particulière au poids des mots, sans compter la simple difficulté technique de rapidité du débit à plusieurs endroits de la partition. Boito traitera d’ailleurs Iago plus tard d’une façon assez similaire. Je suis particulièrement heureux du travail que nous avons réalisé avec le maestro Roberto Rizzi-Brignoli sur ce point : c’est la troisième fois que j’ai le bonheur artistique et humain de travailler avec lui, et je connaissais donc déjà bien son souci du détail et de la couleur. Nous n’avons donc pas perdu de temps à nous « apprivoiser » et nous sommes rentrés sans attendre dans ce travail passionnant d’incarnation musicale du personnage. D’autre part, le personnage est omniprésent sur la scène, ce qui permet de pouvoir développer les multiples facettes de Barnaba. Pour cela, le travail avec Jean-François Kessler – qui a magistralement remonté cette production d’Olivier Py créée à Bruxelles – a été particulièrement enrichissant. Reprendre une production existante est toujours difficile, et j’essaye dans la mesure du possible de repartir de zéro. Bien sûr, cette mise en scène particulièrement pointilleuse d’un point de vue scénographique donnait un cadre déjà précis des possibilités, avec ces décors en perpétuel mouvement, l’omniprésence de l’eau sur la scène, les scènes de foule, etc. Mais c’était aussi l’occasion de se concentrer sur la psychologie et le jeu du personnage. Quand vous êtes nourris musicalement et théâtralement de la sorte, vous pouvez vraiment jouer avec le plaisir d’un enfant. Et rien n’est meilleur comme sensation lorsque vous êtes sur la scène. À condition de surmonter la difficulté vocale d’un rôle qui enchaîne sans pause les numéros toujours plus exigeants vocalement. À cet égard, la première heure de l’opéra n’a pas vraiment de comparaison concernant Barnaba avec aucun autre rôle du répertoire… Et ce jusqu’aux dernières pages de l’ouvrage, qui nécessitent après plus de trois heures de spectacle un engagement vocal sans faille. J’espère avoir la chance de rechanter cet opéra incroyable, tant musicalement que dramatiquement.

Quels rôles se profilent pour vous à court terme et lesquels envisagez-vous à plus long terme ?

Un nouveau défi m’attend après La Gioconda, et fidèle à mon parcours, ce sera d’un tout autre genre ! Mais le fil avec la Gioconda ne sera pas rompu, puisqu’il s’agit de Point d’orgue de Thierry Escaich sur un livret et dans une mise en scène d’Olivier Py. C’est un challenge un peu fou musicalement, car il s’agit d’un quasi huis-clos pour baryton et ténor pendant plus d’une heure. La musique est très belle, et le livret pas moins ! Mais les difficultés sont énormes… Beaucoup de projets également en dehors de l’opéra, notamment la création de pièces sur des poèmes de Brodsky avec un merveilleux orchestre suisse, Musique des Lumières, et son chef Facundo Agudin. Ce projet fera également l’objet d’un enregistrement discographique. Je retrouverai ce même chef quelques mois plus tard pour chanter et enregistrer Jésus dans la reconstruction de la Markus-Passion de Bach avec l’Ensemble vocal de Lausanne. Il y aura également Mireille dans une mise en scène de Paul-Émile Fourny avec qui j’ai toujours énormément de plaisir à travailler, humainement et artistiquement.
Pour la suite, il est un peu trop tôt pour dévoiler les saisons des théâtres, et la crise sanitaire a fait que des projets ont été repoussés à la saison prochaine, voire la suivante. Mais il y aura un nouveau rôle chez Wagner très bientôt, avec l’immense bonheur de le chanter sous la baguette de Frank Beermann, avec qui j’ai déjà chanté Verdi, Wagner et Meyerbeer (et aussi enregistré pour ce dernier). Chez Verdi, je ne désespère pas d’aborder enfin à la scène Simon Boccanegra. Il y a aussi des projets de nouveaux opéras, ce qui me réjouit et me laisse à penser que ce genre est loin d’être mort ! Et cette Gioconda a éveillé des appétits (les miens aussi !) pour certains ouvrages de Cilea, Giordano et Puccini que je n’ai pas encore abordés. Mais ils sont dans les tuyaux depuis quelques temps déjà… J’ai la chance d’avoir un type de voix dont la maturité est très tardive en comparaison d’un soprano léger par exemple. Il me reste normalement de belles années à venir, et je compte bien y consacrer toute mon énergie. On ne vit qu’une fois !...

Propos recueillis en septembre 2021 par Emmanuel Andrieu

Crédit photographique (c) Olivier Guyot

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