Le Marchand de Venise de Reynaldo Hahn à l'Opéra-Théâtre de Saint-Etienne

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Il faudra une fois de plus rendre grâces à l'Opéra-Théâtre de Saint-Etienne qui vient de redonner vie – dans le cadre de la 12e Biennale Massenet – au rare et précieux Marchand de Venise de Reynaldo Hahn (qui eu Massenet comme professeur), ouvrage pensé dès 1915 dans les tranchées et produit à l'Opéra de Paris en mars 1935, qui n'avait plus connu les honneurs de la scène, du moins en France, depuis les représentations données à l'Opéra-Comique en 1979. 

Confiée à Arnaud Bernard, la mise en scène déçoit. Certes le sujet est dramatique, avec des résonances actuelles, mais y avait-il besoin d'enfoncer le clou à ce point en bombardant la rétine du spectateur d'images de la seconde Guerre mondiale, du Ghetto juif de Varsovie, d'hommes décharnés et de cadavres issus des camps d'extermination nazis, dans un premier temps, puis avec tout un bric-à-brac d'autres, montrant tour à tour l'attaque terroriste du 11 septembre, les exactions à la prison d'Abu Grahib, la fameuse poignée de main entre Kohl et Mitterand, la marche du 11 janvier pour Charlie Hebdo, et on en passe... On en oublierait presque l'histoire qui se déroule sous nos yeux et, bien moins pardonnable, d'écouter les magnifiques accords composés par Reynaldo Hahn...

Par bonheur, la superbe équipe vocale réunie à Saint-Etienne parvient à prendre le dessus sur les images. L'excellent baryton français Pierre-Yves Pruvot – qui nous avait enchanté l'an dernier dans le rôle-titre de L'Empereur d'Atlantis à l'Opéra de Reims - creuse à l'os, pour ainsi le débusquer à fond, son Shylock. Il sait, bien sûr, être écœurant d'égoïsme et de fatuité, arrogant, affairiste, si peu recommandable. Il sait, d'évidence, hurler de manière torrentielle sa haine (dans son fameux air, si admirablement interprété ce soir). Il sait être attentif et chaleureux (le Shylock du librettiste Miguel Zamacoïs s'avère, finalement, bien plus humain que celui de Shakespeare). Il sait surtout, revendicateur, plaider la liberté et la tolérance. Le mordant de sa voix, son violent engagement émotionnel, péremptoire, imposent encore plus, comme si besoin était, son personnage. Un immense bravo à lui.

Nous avouerons ensuite avoir été particulièrement séduit – après sa Fleurette à Angers en janvier et son Antonia à Toulon en mars - par la Portia de Gabrielle Philiponet, dont le jeu sensible et pudique, intimiste, et dont la voix, très joliment timbrée, lumineuse et fluide, au style impeccable, à l'engagement franc, conviennent ici à merveille. La talentueuse mezzo française Isabelle Druet – qui nous a accordé une Interview à l'occasion du spectacle stéphanois – chante avec beaucoup d'élégance et de goût le rôle de Nérissa, et fait montre d'une solide présence scénique...remarques qui pourraient s'appliquer au non moins talentueux Guillaume Andrieux (Bassanio), après son magnifique Pelléas en avril à Tourcoing. Mais, car tous convaincants, il ne faudra pas oublier de citer également Frédéric Goncalvès (Antonio), Magali Arnault-Stanczak (Jessica), Philippe Talbot (Lorenzo), François Rougier (Gratiano), Harry Peeters (Tubal) ou encore Frédéric Caton dans le double personnage du Doge et du Prince du Maroc.

Placé à la tête d'un Orchestre Symphonique Saint-Etienne Loire superbement sonnant, le chef français Franck Villard connaît, à l'évidence, son Reynaldo Hahn. Il dirige avec aisance, avec punch également, cette musique sensible et raffinée, sophistiquée (la mélodie y est facile, le flair y est romantique), ces ariettes à la Mozart, naïves, immortelles, cet art de l'articulation, de la précision, de la nuance, et qui n'est jamais ni suranné, ni sirupeux.

Signalons, en guise de conclusion, que la Biennale Massenet se poursuit jusqu'au 18 juin. Nous mentionnerons notamment le cycle de Mélodies consacré à Massenet et Hahn, qui sera interprété par Norma Nahoun (soprano), Jean-Marc Salzmann (baryton) et Mathieu Pordoy (piano) le 12 juin au Théâtre Copeau.

Emmanuel Andrieu

Le Marchand de Venise de Reynaldo Hahn à l'Opéra-Théâtre de Saint-Etienne, à l'occasion de la 12ème Biennale Massenet (du 27 mai au 18 juin 2015)

Crédit photographique © Cyrille Cauvet

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