Les Puritains de Bellini, au cœur du romantisme

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Dernier opéra d’un Vincenzo Bellini disparu trop tôt, les Puritains s’imposent aujourd’hui comme l’une des références du bel canto romantique. On sait l’œuvre particulièrement exigeante (et éprouvante) pour ses interprètes, et pour sa version de concert donnée ces 3 et 6 décembre, l’Opéra de Monte Carlo réunit un « quatuor » d’envergure : Annick Massis en Elvira, entourée de Celso Albelo, Gabriele Viviani et Erwin Schrott. Nous saisissons l’occasion pour examiner la genèse du chef d’œuvre de Bellini, qui entendait alors rivaliser avec Rossini et Donizetti.

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« ‘Les Puritains’ m’ont mis à la place que je mérite, c’est-à-dire la première après Rossini ». Cette déclaration pleine d’assurance est celle d’un jeune compositeur comblé par l’immense triomphe que vient de lui procurer ce qui sera son ultime ouvrage. Ce succès éclatant lui vaut d’être nommé au grade de Chevalier de la Légion d’Honneur. Comble de plaisir, c’est Rossini qui lui remet sa décoration sur le plateau du Théâtre-Italien où Les Puritains ont été créés le 24 janvier 1835. Au milieu des joies d’une telle consécration, pourquoi Vincenzo Bellini irait-il s’imaginer qu’il ne lui reste que huit mois à vivre ? Combien d’autres chefs-d’oeuvre aurait-il pu écrire s’il n’était pas mort brutalement dans des circonstances mystérieuses alimentées par les rumeurs les plus folles ? S’agit-il d’un empoisonnement ? De la vengeance d’un mari jaloux ? Quoi qu’il en soit, dix opéras auront suffi à ce génial et précoce compositeur pour affermir un style reconnaissable entre tous comme en témoigne l’air célébrissime de Norma, « Casta diva ». Le public s’enflamme et s’imprègne de ses mélodies aériennes qui semblent s’étirer vers un infini céleste : Bellini transporte l’auditeur dans un univers de passions et de rêves grâce à une écriture mélodique qui apparaît comme la quintessence de ce qu’on entend par bel canto romantique.

Un Italien à Paris

Dès 1828, Vincenzo Bellini (1801-1835) a manifesté son désir de conquérir le public parisien comme l’avait fait son prestigieux aîné, Gioacchino Rossini (1792-1868). Le jeune italien espère que l’Opéra de Paris lui ouvrira bientôt ses portes. En août 1833, après un séjour londonien, Bellini arrive dans la capitale française, véritable centre artistique de l’Europe. Son passage par Londres l’a en partie rasséréné après le traumatisme du fiasco qu’il vient de connaître à Venise avec Béatrice de Tende (1833). Ce cuisant échec l’a convaincu de quitter l’Italie pour Londres où ses œuvres majeures ont rencontré un vif succès, en grande partie grâce à des interprètes exceptionnelles comme la Pasta (1797-1865) et la Malibran (1808-1836) qu’il entend alors pour la première fois. Cette découverte aura une conséquence directe sur Les Puritains.


Maria Malibran, dans le rôle de Desdémone ; © Photo RMN - Bulloz

C’est pour la Malibran que Bellini écrit la célèbre polonaise du premier acte : « Son vergin vezzosa ». Car dès l’origine de son projet pour Paris, le compositeur envisage une seconde version des Puritains qu’il destine à l’Opéra de Naples, le San Carlo, où la Malibran doit interpréter le rôle d’Elvira. Malheureusement, la partition n’arrivera pas à temps, et la direction du théâtre annulera la production. Maria Malibran ne chantera d’ailleurs jamais cet air composé pour elle. La fascinante chanteuse dont Bellini semble avoir été amoureux devait mourir accidentellement en 1836.

A Paris, Bellini s’installe boulevard des Italiens, près de la Salle Favart où séjourne alors le Théâtre-Italien. Dans les salons qu’il fréquente assidument, le compositeur croise l’élite musicale et intellectuelle parisienne, mais aussi des exilés politiques italiens qui ont fui la domination autrichienne. Le salon le plus à la mode est celui de la Princesse Belgiojoso où Bellini rencontre Victor Hugo, Musset, George Sand, ou encore Michelet et Liszt, et surtout Chopin. On connaît l’amitié qui unissait Bellini à Chopin : cette amitié s’accompagne d’une parenté musicale articulée sur un élément fondamental à l’un et à l’autre, la mélodie. Chez les deux compositeurs, la ligne mélodique est imprégnée de cette mélancolie qu’on assimile au romantisme. On retrouve dans les Nocturnes de Chopin une part de la séduction qui rend incomparables les mélodies de Bellini.

C’est précisément au cours d’une réception chez la Princesse Belgiojoso que Bellini fait la connaissance du Comte Carlo Pepoli (1796-1881), un exilé politique qui pratique la poésie à ses heures perdues. Il n’a aucune expérience du théâtre mais cela ne dissuade pas Bellini de lui confier la rédaction du livret d’un nouvel opéra que le Théâtre-Italien vient de lui commander. Après quelques mois de parfaite oisiveté, Bellini se lance dans l’écriture des Puritains, stimulé par sa rivalité avec son compatriote Gaetano Donizetti (1797-1848).

Séduire Rossini et vaincre Donizetti

Pour Bellini, il faut à la fois séduire Rossini, dont il redoute l’inimitié, et vaincre Donizetti, qu’il déteste. Rossini ne compose plus mais il s’impose à Paris comme le plus grand compositeur vivant. Bellini l’admire tout en cherchant à se démarquer de certains excès d’ornements et de virtuosité caractéristiques du style rossinien. Car c’est l’expression dramatique et la peinture des émotions qui sont au cœur des préoccupations de Bellini.


Portrait de Gaetano Donizetti, musée de la Scala (Milan, Italie) ; © Getty

Gioachino Rossini ; © Étienne Carjat, c. 1868

Lorsqu’il apprend que son rival s’est vu commander un opéra, Bellini est fou de rage : ne serait-ce pas un « mauvais coup » de Rossini qui pousserait Donizetti à son détriment ? Bellini est susceptible, soupçonneux et émotif. Comme ses personnages, il est prompt à s’enflammer, entraîné par son imagination devenue ce poison que Malebranche qualifiait de « folle du logis ».
Heureusement, Les Puritains plairont à « l’ancien » et surpasseront le Marino Faliero de Donizetti, créé deux mois plus tard sur la même scène et avec le même quatuor de solistes ! Le dernier ouvrage de Bellini connaît un succès tel qu’en 1845, le duo sur lequel s’achève le deuxième acte : « Suoni la tromba » (Que la trompette sonne…) devient « La Galette », c’est-à-dire l’hymne traditionnel des élèves officiers de l’Ecole militaire de Saint-Cyr…

Selon plusieurs témoignages, dont celui de son ami Francesco Florimo (1800-1888), Bellini aurait envoyé sa partition des Puritains à Rossini pour qu’il puisse y « couper, ajouter, modifier » tout ce qu’il veut. Que devons-nous en penser ? Le manuscrit autographe conservé à Palerme ne porte aucune trace d’éventuelles corrections de Rossini mais il est certain que le jeune compositeur recherchait son approbation. Les Puritains sont son ouvrage le plus « brillant » comme en témoignent des morceaux très séduisants mais aussi assez conventionnels tels « A una fonte », la romance du troisième acte, concession au style troubadour, ou encore la fameuse polonaise du premier acte, « Son vergin vezzosa ». Quoi qu’il en soit, Bellini demeure fidèle à son idéal de « semplicità » mélodique très éloigné de la pétillante virtuosité rossinienne ! Et l’on verrait mal Rossini souscrire à ce que Bellini écrivait à son librettiste Carlo Pepoli : « Grave dans ton esprit avec des lettres ayant l’éclat du diamant ce qui suit : le drame musical doit faire pleurer, horrifier, il doit donner la mort avec le chant ». Et il ajoutait : « Les artifices de la musique tuent l’effet propre aux situations… Pour atteindre l’auditoire, poésie et musique exigent de la spontanéité, rien de plus. Celui qui l’abandonne est perdu et aura finalement donné un drame lourd et stupide qui ne plaira qu’aux pédants, jamais au cœur… ». Cette profession de foi rédigée pendant la genèse des Puritains semble définitivement tourner la page rossinienne en ouvrant de nouvelles perspectives qui sont celles du romantisme. Le Grand Opéra à la française, Verdi, et Puccini lui-même s’inscrivent dans ce sillage.

Donizetti, l’incontournable

Par une cruelle ironie, en définissant sa propre esthétique, Bellini donne aussi la clef de celle de Donizetti qu’il exècre. L’ombre du rival plane comme une sorte de malédiction. Le choix de leurs sujets, comme la personnalité de leurs héroïnes promptes à sombrer dans la folie, rapprochent les deux compositeurs. Pour certains de leurs ouvrages, ils ont eu le même librettiste, Felice Romani (1788-1865). Les Puritains sont créés en janvier 1835. Le 23 septembre leur auteur meurt subitement et trois jours plus tard, Donizetti est acclamé à Naples lors de la création de Lucia di Lammermoor qui porte à un nouveau degré de perfection les principes et les intuitions qui ont guidé Bellini dans l’élaboration des Puritains. Lucia est comme la sœur cadette des Puritains, mais cette sœur cadette est plus forte et plus convaincante et elle finira par éclipser son aînée.

A l’époque de Cromwell

Le roman historique anglais constitue un merveilleux réservoir pour l’opéra romantique. Les mystères des châteaux ténébreux émergeant des brumes de la lande écossaise font fureur à Paris, où l’on dévore les romans de Walter Scott (1771-1832). Cependant, Les Puritains ne sont pas une adaptation des Puritains d’Ecosse, version française du roman Old Mortality (1816) de Walter Scott. L’opéra a pour cadre l’Angleterre des années 1650. Après l’exécution du roi Charles 1er, Cromwell exerce le pouvoir avec ses partisans, les « puritains », qui luttent contre l’opposition royaliste restée fidèle aux Stuart. Elvira est la fille d’un chef puritain qui a accepté qu’elle épouse celui qu’elle aime bien qu’il appartienne au parti ennemi. Mais Arturo, le fiancé d’Elvira, profite des préparatifs du mariage pour arracher aux puritains leur prisonnière, la reine Henriette, la veuve de Charles 1er. L’évasion d’Henriette enveloppée dans son propre voile nuptial conduira Elvira au bord de la folie. Heureusement tout rentrera dans l’ordre et une fin heureuse viendra rassurer les âmes sensibles et conforter les sceptiques dans l’idée que le livret n’est qu’un tissu d’invraisemblances.


Oliver Cromwell ; © DR

Dans une lettre qu’il adresse à son oncle Fernito en avril 1834, Bellini décrit précisément son projet : « J’ai déjà décidé l’argument du nouvel opéra de Paris ; il date de l’époque de Cromwell, au moment où celui-ci fit décapiter Charles 1er d’Angleterre. Giulia Grisi jouera le rôle de la fille, Rubini celui de l’époux, Tamburini celui de son rival aux sentiments sublimes. Lablache sera un parent de la fille, son unique et dernier soutien dans le malheur (…) Le sujet m’enchante, je le crois capable d’une grande inspiration, mardi au plus tard, je commencerai à écrire la musique en espérant que le poète me donne les vers ». Carlo Pepoli, le poète en question, a pour mission d’adapter Têtes rondes et cavaliers, un drame historique français en trois actes entrecoupés de chants. Cette pièce de Jacques-Arsène-François Ancelot (1794-1854) et Joseph-Xavier Boniface dit Saintine (1798-1865) a été créée au Théâtre National du Vaudeville en 1833. L’adaptation n’est pas aisée car l’intrigue est foisonnante. Pepoli essaie d’en dégager les principaux épisodes mais le résultat reste bancal et le livret est truffé de situations peu crédibles ! Qu’importe, ce canevas permet à Bellini de trouver tous les ingrédients scéniques et poétiques dont il sait faire son miel.

Le Quatuor des Puritains

L’ouvrage triomphe, servi par des interprètes exceptionnels que l’histoire désignera sous le nom de « Quatuor des Puritains ». On y retrouve le fameux  ténor Giovanni Battista Rubini (1794-1854) et la célèbre soprano Giulia Grisi (1811-1869) aux côtés de Luigi Lablache (1794-1858) et Antonio Tamburini (1800-1876). Les plus grands chanteurs auront donc largement contribué à l’immense gloire de Bellini. Au XVIIIème et au XIXème siècle, il est habituel de composer pour ces têtes d’affiche que s’arrachent les directeurs d’opéra. Le Théâtre-Italien réussira à s’attacher ce fameux « Quatuor des Puritains » dont, en 1843, l’écrivain Honoré de Balzac (1799-1850) se souvient encore avec émotion : «  Rubini, c’est le ténor ! Le ténor c’est l’amour, c’est les émotions du cœur. De là son succès. Quelles belles soirées j’ai eues aux Italiens, quand Lablache, Rubini, Tamburini, la Grisi chantaient ensemble ! Oh ! Les Puritains ! La plus belle musique à mettre aux côtés de celle de Rossini ! ». Il est certain que l’écriture vocale allie le plus grand raffinement à l’émotion dans cet ouvrage emblématique de l’art du bel canto romantique.

Vertiges de la folie et de la virtuosité

Les airs de soprano colorature sont écrits pour le timbre étincelant et l’agilité vocale exceptionnelle de la Grisi qui font particulièrement merveille dans l’impressionnante scène de la folie du deuxième acte (scène 3). Depuis Monteverdi et son Couronnement de Poppée (1643), les manifestations de la folie ont toujours passionné les compositeurs. Délire, hallucinations, mélancolie et variabilité de l’humeur constituent un prodigieux stimulant pour l’inspiration. Chez Bellini, la mélodie d’essence élégiaque et onirique s’applique à des personnages marqués par une indécision que ce soit le somnambulisme, ou la folie provoquée par un amour contrarié comme c’est le cas pour Elvira dans Les Puritains.


Giulia Grisi et Luigi Lablache lors de la Première des Puritains ; © DR

Le thème de la grande scène de la folie est d’abord chanté depuis la coulisse : « O rendetemi la speme… »  (Rendez-moi l’espoir ou laissez-moi mourir). La scène s’organise autour d’une mélodie sublime dont l’émouvante simplicité repose sur une écriture des plus subtiles. L’émotion et le désespoir de l’héroïne se déploient avec le constant soutien de l’orchestre qui accompagne son chant d’arpèges harmonieux dans un air magnifique : « Qui la voce sua suave » (C’est ici que sa voix suave). L’importance de l’orchestre est essentielle. Comme le souligne Joël-Marie Fauquet dans son Dictionnaire de la musique en France au XIXème siècle (Fayard 2003), l’orchestration est « le décor le plus efficace de l’œuvre ». La scène de folie s’achève sur une superbe cabalette « Vien, diletto » (Viens, mon aimé) qui mène Elvira jusqu’à la limite de ses forces. Cet appel déchirant exige que la chanteuse aille, elle aussi, jusqu’à la limite de ses possibilités en enchaînant des vocalises de plus en plus périlleuses.

Ce rôle dramatique d’agilité, sera immortalisé par Maria Callas (1923-1977). En janvier 1949, alors qu’elle chante une série de Walkyrie à Venise, Tullio Serafin (1878-1968) lui demande de remplacer Margherita Carosio (1908-2005), malade, pour laquelle on a spécialement remonté Les Puritains. Maria Callas relève le défi et entre triomphalement dans ce répertoire qui ne semblait pas fait pour elle. Callas rechantera Elvira plus d’une dizaine de fois et elle l’enregistrera dans un de ses premiers albums. Joan Sutherland (1926-2010), une des héritières de Callas, et Beverly Sills (1929-2007) ont été elles aussi de grandes Elvira.

Les grands airs d’Arturo nécessitent eux aussi des performances vocales hors du commun. Ce héros romantique, jeune et passionné, a été entièrement imaginé pour mettre en valeur le légendaire talent de Rubini. La partition comporte un contre-ut dièse, deux contre-ré et même un contre-fa dans la scène finale. Au XXème siècle, le ténor suédois Nicolaï Gedda (1925-2017) a magnifiquement dominé l’extrême difficulté du rôle. Mais à côté de ces rôles exigeants, Les Puritains offrent aussi des ensembles et des chœurs d’une réussite exceptionnelle comme le célèbre quatuor « La luna, il sol » au premier acte et le quatuor puis le chœur de la scène finale.

On peut continuer de s’interroger sur l’évolution qui aurait pu être celle de Bellini, compositeur trop tôt disparu. C’est à lui que l’on pense d’emblée quand on accole l’adjectif romantique au bel canto, mais le temps a manqué à Bellini, resté à mi-chemin entre Rossini et Verdi qui admirait en lui ses « mélodies longues, longues, longues » et sa suprématie dans « la vérité et la puissance de déclamation ».

Catherine Duault

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