La Dame de Pique, le jeu de l’amour et de la mort

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La Dame de Pique, de Tchaïkovski, met en scène la descente aux enfers d’Hermann, obnubilé par le jeu qui lui promettait d’atteindre son aimée et qui le privera d’un amour sincère. L’atmosphère de l’œuvre, composée frénétiquement en 44 jours par un Tchaïkovski « sur le chemin de la tombe », est à l’image de son livret : mortifère et vénéneuse, nourrissant une fascination pour le passé.
Pour autant,
la Dame de Pique apparait comme « le chef-d’œuvre » de Tchaïkovski et à partir de ce week-end, le Festival de Salzbourg donne une nouvelle production, mise en scène par Hans Neuenfels qui entend en « souligner toute la noirceur », avec Brandon Jovanovich, Evgenia Muraveva et Hanna Schwarz dans les rôles principaux. Pour mieux l’aborder, nous revenons les arcanes de la Dame de Pique de Tchaïkovski.

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« Ou je me trompe terriblement et sans aucune excuse, ou ‘La Dame de Pique’ est réellement mon chef-d’œuvre », c’est en ces termes que Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) évoque son avant-dernier opéra, qui s’impose effectivement comme l’une de ses œuvres les plus achevées. Le livret est adapté de la nouvelle éponyme de Pouchkine, qui a déjà fourni au musicien le sujet d’Eugène Onéguine (1879) et de Mazeppa (1884). Le héros d’Alexandre Pouchkine (1799-1837) est un officier allemand tellement obsédé par le jeu qu’il est prêt à tout pour arracher à une vieille comtesse le secret des « trois cartes gagnantes » qui lui permettront de faire fortune. Parce qu’il a pris au sérieux une simple anecdote, Hermann sombrera dans la folie en devenant peu à peu victime de son désir obsessionnel. Dans son délire, le jeune homme imagine que c’est le spectre de la vieille comtesse qui vient lui révéler l’infaillible « martingale » aux vertus magiques. Les trois cartes d’Hermann rappellent les sept balles de Max dans Le Freischütz (1821) de Carl Maria von Weber (1786-1826). Les deux personnages partagent la même croyance en une possible infaillibilité procurée par une puissance surnaturelle nécessairement maléfique.

Par son climat fantastique, la nouvelle de Pouchkine exerça un attrait immédiat sur les lecteurs et d’ailleurs deux compositeurs s’emparèrent du sujet avant Tchaïkovski : Jacques Halévy (1799-1862) écrivit une Dame de Pique en 1850, sur un livret d’Eugène Scribe, et Franz von Suppé (1819-1895) le suivit avec son opérette La Tireuse de cartes créée en 1862. Très peu fidèles à l’œuvre originale, ces deux ouvrages ont rapidement disparu.

« Sur le chemin de la tombe »

L’opéra de Tchaïkovski se démarque de son modèle en donnant une nouvelle dimension aux tourments d’un héros désespérément seul face à son destin. Hermann est désormais partagé entre la folie du jeu et la passion sincère qu’il éprouve pour Lisa, qui lui a permis d’approcher la comtesse. Le jeune homme ne finit plus ses jours à l’hôpital Oboukhov, célèbre asile psychiatrique de Saint-Pétersbourg, mais il se donne la mort après avoir provoqué celle de la comtesse et entraîné le suicide de sa bien-aimée qui se jette dans la Neva. 


Piotr Ilitch Tchaïkovski

Le dernier acte de l’opéra est dominé par la malédiction de la folie et de la mort et ses couleurs tragiques semblent refléter le désenchantement et l’angoisse qui minent la propre existence d’un musicien poursuivi par un indéfinissable pressentiment. Le 30 janvier 1890, alors qu’il vient de commencer la composition de La Dame de Pique, Tchaïkovski écrit à son ami le compositeur Alexandre Glazounov (1865-1936) : 

« Je vis une étape très mystérieuse sur le chemin de la tombe. Quelque chose s’accomplit à l’intérieur de moi qui est pour moi-même incompréhensible. Une certaine lassitude de la vie, un désenchantement : par moments une folle angoisse (…) quelque chose de désespéré, de final et même, c’est propre aux finals, de banal. Et en même temps le désir d’écrire est terrible. »  

En créant Hermann auquel il s’identifie, en le confrontant à l’angoissante figure de la vieille comtesse et en précipitant la douce Lisa dans le suicide, Tchaïkovski semble orchestrer sa propre fin. Trois ans plus tard et quelques semaines avant sa mort, la Sixième Symphonie constituera son ultime étape sur « le chemin de la tombe ».

Des débuts difficiles

Quand son frère, le dramaturge Modeste Tchaïkovski (1850-1916), lui propose de mettre en musique La Dame de Pique (1834), le compositeur lui oppose une fin de non-recevoir car il préfère se consacrer à l’écriture de sa Cinquième Symphonie. Au cœur de cet ouvrage se retrouve l’expression du mal-être qui agite constamment Tchaïkovski : « Regretter le passé, espérer l’avenir, n’être jamais satisfait du présent, voilà toute ma vie… ». Ce sont les mots qu’il note déjà en tête de la partition de son poème symphonique Francesca  da Rimini (1877) et ils pourraient tout aussi bien convenir à l’état d’esprit d’Hermann, le héros de La Dame de pique.


Théâtre Mariinsky

Le premier à avoir eu l’idée d’adapter la nouvelle de Pouchkine est le directeur du Théâtre Mariinski, Ivan Vsévolojski (1835-1909) qui y songe depuis des années. Il voit d’emblée quel prodigieux opéra pourrait naître d’un tel récit ; l’intensité dramatique et la dimension fantastique de la nouvelle offre la perspective de scènes saisissantes dominées par le maléfique personnage de la comtesse. Vsévolojski propose d’abord le projet à un musicien de second ordre du nom de Klenovski qui s’adresse à Modeste Tchaïkovski en septembre 1887 pour qu’il lui rédige un livret. Vsévolojski souhaite avant tout un « grand opéra » à la française avec du spectacle et de beaux effets de mise en scène : « Il me faudrait quelque chose dans le genre de Carmen… » insiste-t-il auprès de Modeste Tchaïkovski.

En novembre 1889, après plus de deux ans d’hésitation, Tchaïkovski cède enfin aux demandes réitérées de son frère et de Vsévolojski qui lui a fait miroiter la possibilité d’effacer ainsi l’échec de son précédent opéra, L’Enchanteresse (1887). Le compositeur s’empare avec enthousiasme du livret commencé pour Klenovski qui n’a encore rien écrit ! Afin de se consacrer entièrement à l’écriture de La Dame de Pique, le musicien part pour Florence dès le lendemain de la décevante création de son grand ballet féérique, La Belle au bois dormant (1889) qui n’a recueilli qu’un succès mitigé malgré une mise en scène éblouissante.

« J’écris avec un entrain immense »

Nous pouvons suivre pas à pas la genèse de La Dame de Pique à travers la correspondance que le compositeur échange avec son frère librettiste. Tchaïkovski se met immédiatement au travail et compose en quarante-quatre jours, du 30 janvier au 14 mars, la version piano-chant de son nouvel opéra. Deux mois suffiront pour achever l’orchestration. « J’écris avec un entrain immense, avec la conscience que je ne suis pas fini comme je le craignais, et que l’opéra sera réussi, si le bon Dieu prolonge encore ma vie quelques mois… ». La mort s’invite inexorablement dans le processus créatif.

La Dame de pique aura donc été conçue en moins de cinq mois dans un sentiment d’urgence qui finit par alarmer les amis du musicien : « Comment ne comprennent-ils pas que la rapidité est la sève de mon art » s’insurge Tchaïkovski. « Le fait que je l’ai composé rapidement ne signifie pas que je l’ai composé n’importe comment. Tout réside dans le fait d’écrire avec amour. Et La Dame de Pique’, je l’ai écrit précisément avec amour. Mon Dieu j’ai pleuré le jour où l’on chantait la mort du pauvre Hermann ! ».

L’ouvrage est créé le 7 décembre 1890 au Théâtre Mariinsky, sous la direction d’Eduard Napravnik (1839-1916). C’est un triomphe mais une ombre entache la satisfaction du compositeur : c’est la première fois que sa bienfaitrice, madame von Meck, n’assiste pas à la création d’une de ses œuvres. On a d’ailleurs parfois suggéré que Tchaïkovski s’était vengé de leur mésentente croissante en la caricaturant à travers le personnage de la Comtesse...  

Les charmes du passé

Une des modifications importantes que les deux frères font subir à la nouvelle initiale est la transposition de l’action au XVIIIème siècle, sous le règne de Catherine II. Alors que le drame de Pouchkine se déroulait au début du XIXème siècle, donc dans un environnement contemporain, l’opéra va plonger le spectateur dans un passé qui a toujours exercé une attraction particulière sur Tchaïkovski comme sur toute son époque.


La Dame de Pique, Théâtre Mariinsky II (2018)

On peut rappeler que durant tout le XIXème siècle, l’Europe connaît un véritable engouement pour le style « néo-Louis XV », que Stendhal a qualifié le premier de « style rococo ». Plusieurs salons du Palais d’Hiver ou du Palais de Peterhof témoignent amplement de cette vogue pour le « rococo » qui règne aussi dans la plupart des salles de Linderhof, un des spectaculaires châteaux bâtis par  Louis II de Bavière. Pour l’homme cultivé du XIXème, le XVIIIème siècle devient symbole de raffinement, de plaisirs insouciants et de galanterie. C’est en partie ce que représente le personnage de la Comtesse, appelée dans sa jeunesse la « Vénus moscovite ». Sa beauté faisait d’elle une des « reines » de la Cour de Louis XV où elle a côtoyé le duc d’Orléans, la duchesse de Brancas et la marquise de Pompadour… Il émane de ces évocations, un charme morbide et inquiétant renforcé par le chant lugubre de la vieille femme quand elle perçoit l’approche de la mort (Acte 2, quatrième tableau). Elle se remémore alors un air extrait du Richard Cœur de Lion (1784) de Grétry (1741-1813) ; elle le fredonne d’une voix grave, transformant une mélodie charmante en une effrayante incantation crépusculaire.        

Les personnages commencent par promener leur mal de vivre et leurs illusions à travers l’harmonie à la française du Jardin d’Eté, dessiné par Pierre le Grand, mais leurs pas les conduisent inexorablement jusqu’aux troublants reflets du Canal d’Hiver. Le Saint-Pétersbourg du XVIIIème siècle est le décor d’une tragédie dont les protagonistes, eux, sont bien des héros romantiques. Hermann a conservé quelque chose du Julien Sorel de Stendhal. Comme le protagoniste du Rouge et le Noir (1830), il est solitaire et prêt à tout pour s’extraire de sa médiocre condition. Les deux hommes sont minés par une idée fixe, le jeu ou l’ambition, qui les empêche de connaître un amour sincère.

Un jeu de références musicales

Au-delà de cet engouement pour le XVIIIème siècle qui séduit tellement ses contemporains, Tchaïkovski cultive un goût personnel et constant pour le passé musical. Qu’on se souvienne des pavanes et des danses anciennes de La Belle au bois dormant (1889), ou encore des Variations sur un thème rococo (1876) qui sont un hommage direct au XVIIIème siècle. Une des caractéristiques principales de La Dame de Pique est d’être tissée de nombreux emprunts et références. Le répertoire folklorique est mis à contribution comme dans Eugène Onéguine (1879), mais on trouve aussi une allusion à la Carmen (1875) de Bizet dans le premier tableau où des enfants jouent aux soldats. Plusieurs compositeurs russes du XVIIIème siècle sont également cités. On peut aussi retrouver la chanson française « Vive Henri IV » et, dans le monologue de la comtesse au IVème tableau, un air entier de Grétry que nous avons déjà mentionné.

Tchaïkovski vouait une admiration sans borne à Mozart : « Selon ma profonde conviction, Mozart est le point culminant auquel a atteint la beauté en musique ». En 1887, le compositeur russe avait rendu hommage à Mozart avec la suite pour orchestre Mozartiana et, en 1875, il avait traduit en russe le livret de Don Giovanni (1787). Cet opéra est le premier souvenir musical marquant de Tchaïkovski qui l’a découvert dès son enfance. L’influence de Mozart est décelable dans la construction de La Dame de Pique où les moments de tension dramatique sont coupés par des scènes de pur divertissement comme la pastorale du second acte. Lors d’un bal masqué, les invités sont conviés à assister à plusieurs réjouissances au nombre desquelles figure « La Bergère sincère » qui nous transporte dans un univers musical typiquement mozartien. On peut reconnaître certaines mélodies directement empruntées à Mozart. Fidèle à l’exemple de Don Giovanni, Tchaïkovski sait nous faire oublier le drame pour mieux nous y replonger ensuite.

L’ombre de Richard Wagner plane également sur La Dame de Pique qui met en œuvre tout un réseau de leitmotive. Chaque personnage bénéficie d’un thème, mais ce n’est pas seulement une « carte de visite » selon l’ironique formule de Debussy. Les leitmotive permettent d’illustrer les sentiments des protagonistes à différents moments du drame.

La Dame de pique ou la carte fatale

Dans le jeu de cartes qu’utilisent les cartomanciennes, la dame de pique représente une femme âgée généralement annonciatrice d’événements malheureux. Le personnage de la vieille comtesse joue précisément ce rôle dans l’opéra. Dès qu’elle apparaît à travers le récit de Tomski, elle constitue une menace pour Hermann en raison de l’irrésistible attraction qu’elle exerce sur lui parce qu’elle représente la possibilité de gagner à la table de jeu, fut-ce au prix d’un marchandage fatal. Gagner, c’est aussi pour ce jeune homme pauvre et passionné, la promesse de conquérir Lisa bien qu’elle soit promise à un autre. Or, Lisa est la propre petite-fille de la Comtesse qui va devenir une sorte de double de la femme aimée dans l’esprit troublé d’Hermann.


La Dame de Pique, Festival de Salzbourg 2018, Brandon Jovanovich
(Hermann), Evgenia Muraveva (Liza) © Salzburger Festspiele / Ruth Walz

La Comtesse, Lisa et Hermann éprouvent une peur mutuelle quand ils se croisent dans les allées du Jardin d’Eté au début du drame. Lisa a peur de « l’inconnu mystérieux et sombre » dont le regard brillant d’un « feu sinistre » semble vouloir la tenir « en son pouvoir ». La Comtesse s’alarme elle aussi devant Hermann qu’elle compare à « un spectre fatal, tout au pouvoir d’une passion sauvage ». Enfin, Hermann avoue également sa peur devant « l’horrible vieille » qu’il assimile lui aussi à un « spectre fatal » dans les yeux duquel il lit « une condamnation inexprimée ». Une peur viscérale lie les trois personnages saisis par un sinistre pressentiment. Ils sont comme trois cartes entre les mains du comte Tomski qui les a présentés les uns aux autres. C’est Tomski qui a révélé le surnom donné à la Comtesse, « la Dame de Pique », et c’est encore lui qui dévoile l’existence de son secret concernant les trois cartes infaillibles. 

Deux idées fixes s’entrelacent pour mieux dominer Hermann : l’amour et le jeu. On retrouve-là un thème éminemment russe qui est déjà celui du Joueur (1866) de Dostoïevski. Au milieu d’un violent orage, Hermann se jure de reprendre sa bien-aimée au prince Eletski, son rival. Le drame se noue dans le déchaînement des éléments tandis que le héros se répète la formule de l’énigme des trois cartes. Il lui faut défier le hasard du jeu pour déjouer le destin et le faire plier devant la volonté humaine dans un ultime effort nietzschéen.

C’est une entreprise malheureusement vouée à l’échec et les agissements d’Hermann n’échapperont pas à la « règle du jeu ». Ses deux confrontations avec la Comtesse, dans le réel comme dans le surnaturel, le conduiront inexorablement « sur le chemin de la tombe ».

Catherine Duault

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