Julien Dran : « Nadir est mon rôle préféré ! »

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Le début de saison 19/20 du jeune ténor bordelais Julien Dran a été riche, avec notamment une participation au Don Carlo et à La Traviata de l’Opéra Bastille, puis la prise de rôle de Pâris dans La Belle-Hélène à Lausanne en décembre, et enfin le rôle de Tonio dans La Fille du régiment à l’Opéra Grand Avignon en janvier. Son planning était plus allégé par la suite, et il n’a subi qu’une seule annulation due à la crise sanitaire (une participation à l’Adriana Lecouvreur de l’Opéra Bastille). Nous revenons avec lui sur cette situation inédite pour le monde du spectacle, et plus généralement sur son parcours et les grands rôles qui l’ont émaillé…

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Opera-Online : Comment le chant est-il entré dans votre vie ?

Julien Dran : Le chant est entré tôt dans ma vie. Très tôt... Je dirais même que je suis entré dans le chant avant toute chose. Des grands-parents et des parents chanteurs ont aidé à cette proximité avec ce bel art. Par la force des choses, j’en ai appris pas mal sur ce dur mais beau métier, bien inconsciemment… Je n’ai souhaité me mettre à mon tour au chant qu’assez tard, après une fin de cursus d’études générales un peu laborieuse car peu motivée. Inscrit au Conservatoire de Bordeaux, j’ai repris toutes les bases de la musique et suis entré en classe de chant. Terrifié et peu à l’aise au début, le « virus » du chant - désolé pour le mot, mais je l’utilisais déjà avant cette période pénible ! (rires) - s’est très vite répandu en moi et m’a donné envie de voir toujours plus loin ce dont j’étais capable. De fil en aiguille, après des stages de chant et d’apprentissage de techniques diverses et variées, puis le CNIPAL, je me suis vite retrouvé sur scène…

En 2018, vous avez chanté le rôle de Nadir dans Les Pêcheurs de perles, d’abord à l’Opéra de Limoges, puis de Reims, et enfin de Nice. C’est donc le rôle de premier plan que vous avez le plus chanté ; quel en est votre réception, et comment avez-vous évolué dans la mise en scène de Bernard Pisani ?...

De tous ceux que j’ai interprétés, Nadir est mon rôle préféré ! Ce fameux rôle m’a donné bien du mal à mes débuts. J’écoutais les grands maîtres interpréter la splendide romance, paraissant souvent facile pour des oreilles non habituées. J’ai tout de suite adoré cette musique. Du génie pur et simple ! Pendant quelques années, j’ai surtout passé des concours avec cette romance, qui permet toujours de marquer quelques points quand elle est correctement interprétée. Mais il m’a fallu beaucoup de travail et de patience pour en venir à bout car on le sait dans le métier, elle peut être terriblement difficile à dompter.
La première fois que l’on me propose de chanter Nadir, donc, c’est à Massy en 2014. Joie et peur se confondent alors car j’avais une grande envie de monter sur scène avec cette œuvre, mais je savais aussi le rôle très délicat. La production était très agréable et l’équipe artistique n’était constituée que d’amis et d’artistes remarquables, la confiance était donc de mise. J’ai adoré fouler la scène tous les soirs, malgré le stress et l’expectative, en me demandant si j'allais être à la hauteur...
Quatre ans plus tard, on me propose de me remettre dans la peau de Nadir à Limoges, et pour la tournée qui va avec... Je n’ai pas réfléchi une seconde et j’ai accepté. J’ai adoré cette production, la qualité des collègues, et l’ambiance de travail. Me replonger dans cette partition quatre ans plus tard me fit me rendre compte que j’avais évolué inconsciemment dans le rôle. Plus de maturité physique, vocale et surtout émotionnelle. Tout au long de l’année et des reprises, j’ai vu le spectacle un peu différemment, essayant de nouvelles choses (avec l’aval de notre metteur en scène Bernard Pisani et de nos maestri du moment…). A ce moment, les conseils des grands maîtres que j’ai eu la chance de rencontrer dans les années précédentes ont résonné dans ma tête… surtout un : « Prends le temps » !

De nombreux agents ou directeurs d'opéras incitent les chanteurs à se confronter à des rôles pour lesquels ils ne sont pas toujours prêts. Vous est-il facile de refuser ce genre de propositions ? Votre coach vocal vous aide-t-il pour faire ce genre de choix ?

Non, il n’est pas facile du tout de refuser les propositions des agents. Le monde de l’Opéra est devenu très concurrentiel et il faut aller vite, loin, et faire beaucoup. Or c’est l’inverse de ce qu’un jeune chanteur doit faire… Enfin, selon moi et les gens qui m’ont formé de près ou de loin. Personnellement, j’ai accepté des partitions pour lesquelles je n’étais pas fait, au début. Cela aurait pu me coûter cher, mais j’ai rectifié le tir et j’ai construit le répertoire pour mon instrument. Ce qui peut être délicat, c’est qu’un rôle peut paraître inadéquat pour un chanteur en particulier, vu de l’extérieur, alors que dans les faits, ce n’est pas le cas. Et on ne peut vraiment le savoir que quand on essaye. Le principe de la voix fonctionne un peu pareil. Un contre-Ut n’est pas du tout un son naturel, dans aucun langage que ce soit. Pourtant, il faut bien essayer et bousculer un peu le matériel pour savoir si on l’a ! Mes amis et collègues ténors peuvent témoigner que ça ne se fait pas tout seul ! Après, on ne tente pas les grands Wagner quand notre instrument est plutôt caractérisé par les couleurs rossiniennes, cela va de soi ! Mais un bon coach, une personne de confiance peut nous aider à trouver cette voie(x). Cela a été mon cas.

La dernière fois que nous vous avons entendu, c’était en janvier dernier dans La Fille du régiment à l’Opéra Grand Avignon. Un rôle qui vous va comme un gant, les sept contre-Ut compris !

Cette fameuse Fille du Régiment ! J’aime beaucoup cette œuvre, et surtout le « Ah ! mes amis ! ». Heureusement, avant de monter sur scène pour le rôle entier, j’ai eu maintes fois l’occasion de mûrir cet air qui peut être terrible. La technique vocale est mise à rude épreuve et il faut, à tout instant, lutter contre le stress et les tensions. Ma première écoute de cette œuvre était avec Alfredo Kraus, sur CD. Un grand moment ! Je m’étais alors fixé l’objectif de me rapprocher au maximum de l’élégance et de la quasi-perfection technique de cet instant. Je n’y suis pas encore… mais j’y travaille ! (rires). C’est l’air que j’ai le plus chanté de ma carrière pour le moment. Au point que je n’éprouve plus que du plaisir, quand bien même la charge physique et émotionnelle persiste. Si on sait qu’on l’interprète bien, la confiance est là et les Ut seront de la partie. Au moindre doute, à la moindre petite tension, le canard n’est pas loin. J’aime comparer ces sept minutes (ça dépend du chef...) à un numéro de voltige sans filet. Et quand on le réussit, c'est très gratifiant ! Je tiens juste à rajouter que dans « ma » version, je fais une dizaine de contre-Ut dans l’air. La première fois que j’ai fait cela était pour gagner un pari lors d’un concours en Espagne. Ce fût un succès, j’ai alors continué à faire cette version.

Votre physique vous destine plutôt à des rôles de jeunes premiers. Pour autant ces personnages correspondent-ils vraiment à vos aspirations ?

Le physique peut être très subjectif, comme la qualité d’une voix. Alors oui, je n’ai pour l’instant presque fait que les jeunes premiers et dans la plupart des cas, l’expérience était plaisante. Les premières fois tout du moins. Car le temps passe, et en approfondissant le personnage, l’on peut s’apercevoir que l’on est moins sensible ou proche de ses problématiques. Pour exemple, je me sens bien mieux en Nadir ou en Tonio qu’en Gérald ou en Tamino. Cela doit tenir à ma personnalité et d’autres ténors seront probablement d’un autre avis. Et tant mieux ! Je dois avouer que mes rares expériences en « méchant » ont été très agréables et plus que bénéfiques pour mon évolution.

Quel est votre souvenir scénique le plus intense à ce jour ? Quels sont les metteurs en scène qui vous ont le plus marqué ?

Définir le plus intense de mes souvenirs scéniques n’est pas chose aisée ! J’ai en mémoire pas mal de moments très marquants. Cela peut être ma première fois sur d’illustres scènes telles que l’Opéra de Paris, ou les Chorégies d’Orange… Malgré cela, je crois que mon moment le plus intense que j’ai ressenti était dans Les Pêcheurs de Perles, à Nice, aux côtés de mon très bon ami et superbe collègue Alexandre Duhamel. Il a d’ailleurs été mon seul et unique Zurga en version scénique. Ce sublime duo d’hommes, teinté d’amitié, de colère, et même d’amour, mélangé à l’intensité de la musique, au soutien que l’on s’apporte mutuellement durant ces belles mais longues minutes. Puis la transition vers la romance, et cette fin de premier acte. C’est à la fois épuisant mais aussi enivrant. Il me tarde d’ailleurs de retourner sur les planches pour ce beau rôle (NDLR : ce sera à l’Opéra de Marseille en avril 2021 !).

Comment avez-vous vécu la fermeture des salles de spectacle ainsi que les deux mois de confinement ?

Cette période de confinement n’a pas été facile. Pour personne je pense... Personnellement, j’ai eu de la chance dans ce malheur car j’avais déjà prévu un peu de relâche durant cette période, après un début de saison très dense. Ne pas chanter m’a manqué, mais je dois dire que j’ai apprécié de redevenir un être humain « normal ». Le simple fait de moins se préoccuper de l’état immédiat de sa voix est un soulagement. Mais ceci est bien subjectif évidemment... En voyant le tournant que prenait les choses j’ai eu bien évidemment peur pour notre profession et plus largement pour la Culture. Je sais que c’est un sujet toujours très sensible mais je ne me mêle que très peu de politique, n’étant pas à mon aise dans ce domaine. J’ai donc continué mon travail personnel, pour les futures productions, et j’ai surtout pu être bien plus présent pour mon fils. Je me plais à penser que le challenge de cette période pénible était de réussir à trouver du positif dans le chaos.

Vous êtes parmi les nombreux signataires de la fameuse Lettre ouverte du Collectif des Chanteurs Lyriques de France : c’était important pour vous ? Qu’en attendiez- vous et avez-vous vu du changement depuis ?

J’ai fait partie du collectif très tôt en effet. Il y a eu beaucoup d’idées, beaucoup de mouvement, et aussi de désordre, car le groupe grandissait à vue d’œil. Grâce aux créateurs de ce groupe, les choses se sont très vite organisées et les têtes pensantes de cette organisation se sont évertuées à trouver des solutions pour tous les chanteurs. Le travail effectué est énorme et je suis très heureux que pour une fois, tous les chanteurs quels qu’ils soient, se soient regroupés pour une cause commune. Pris à part, nous sommes souvent très seuls et assez vulnérables dans les méandres des administrations diverses. C’est donc définitivement une excellente chose. La voix du groupe s’est fait entendre, positivement, du moins je le pense et l’espère, dans le but de ne pas voir, à terme, cette grande partie de la Culture qu’est l’Opéra tomber sans pouvoir se relever. Alors oui, il y a des concessions à faire pour tout le monde, mais les choses évoluent dans le bon sens. Cette crise est sans précédent, il est donc difficile de prévoir les actions à entreprendre et surtout leurs effets. Cela risque de prendre du temps.

Malgré le nombre incroyable de festivals annulés, avez-vous quand même pu sauver quelques dates dans l’été ?

Malheureusement, je fais partie de ceux qui ne travailleront pas cet été, le festival auquel je devais participer ayant été annulé récemment. Ce n’est pas facile, mais je comprends parfaitement la situation. Les normes à respecter sont draconiennes et les faire respecter n’est pas dans les moyens de toutes les structures. Je souhaite le plus possible à mes nombreux collègues de pouvoir participer aux festivals qui pourront avoir quand même lieu cet été, en espérant que la situation se simplifie rapidement.

Et comment votre prochaine saison se présente-t-elle malgré tout ?

Ma prochaine saison n’est pas trop touchée, mais ma prise de rôle de Faust à Limoges en octobre/novembre a été décalée. Je le regrette un peu car je me réjouissais d’entrer dans la peau de ce rôle mythique. Après, j’ai encore quelques prises de rôles très intéressantes et de beaux projets, en espérant juste que la problématique autour du rassemblement de personnes s’estompe...

Propos recueillis en juin 2020 par Emmanuel Andrieu

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