Anaïs Constans : « Je suis d'une nature positive »

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La saison 19/20 a débuté fort pour la jeune soprano toulousaine Anaïs Constans : La Flûte enchantée (Première Dame) à Marseille en octobre, Dialogues des carmélites (rôle de Blanche) à Toulouse en novembre, Les Pêcheurs de perles (rôle de Leila) à Toulon en décembre, La Fille du régiment (rôle de Marie) à Avignon en janvier, une riche saison malheureusement interrompue par la crise sanitaire due au Covid-19, qui a entraîné la fermeture des théâtres du monde entier. Nous revenons avec elle sur son parcours, et abordons les problématiques qu’entraîne la pandémie sur le monde lyrique. 

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Opera-Online : D’où est venu votre goût pour le chant et la musique ?

Anaïs Constans : Je suis née au sein d’une famille d’agriculteurs animés par la musique ! Mon grand-père jouait du violon, mon père et mes oncles jouaient tous d’un instrument, mais à la maison nous étions plutôt bercés au rythme du rock. Les moments musicaux les plus marquants pour moi sont ceux des jours de pluie, ne pouvant aller travailler dehors, ma grand-mère adorait faire tourner des vinyles : valses de J. Strauss, grands chœurs verdiens... Je crois que c’est ainsi qu’est né mon goût pour la musique. Un plaisir qui égaye, qui rend heureux. Quelques années plus tard, alors que j’avais 9 ans, ma sœur a intégré la chorale amateure du village où nous vivions, et moi, voulant suivre les traces de ma grande sœur, j’y suis entrée également ; je suis restée 13 ans au sein de cette chorale. Le goût du chant, de la musique classique s’est développé en moi au fil des rencontres et découvertes que j’ai pu faire. J’ai toujours aimé chanter, je crois qu’inconsciemment, ce fût toujours une façon de me libérer, d’alléger mon esprit, une échappatoire qui me consolait. Je suis intimement convaincue que l’art du chant est une très bonne thérapie pour l’esprit !

Vous avez obtenu un troisième prix au fameux concours Operalia : qu’est-ce que ça a changé pour vous ?

L’expérience Operalia reste un des moments marquants de ma carrière. L’opportunité de passer chaque tour, et de recevoir un prix est un enchaînement de grandes émotions. Chaque chanteur connaît l’ampleur de ce concours, le jury y est très prestigieux. Je crois que ce concours a changé une chose au fond de moi, la confiance et surtout la confiance du travail accompli. Ce qui m’a aidée à maîtriser le stress, c’est de me dire que les airs sont prêts, la voix répond a pas mal d’acquisitions techniques, donc il faut avant tout se faire plaisir pour transmettre du bonheur aux gens. C’est un concours où on a la chance de côtoyer Placido Domingo, une légende vivante de l’art lyrique, et ce qui m’a le plus marquée, c’est la proximité, le temps que ce chanteur/chef prend pour répéter soigneusement les airs et la transmission de cette chose qui peut paraître simple et qu’on peut oublier quand on est submergé dans le travail technique : transmettre une émotion vraie et juste.

Comment vous préparez-vous à un nouveau rôle ?

Préparer un nouveau rôle est un plaisir immense, je n’appréhende pas la chose comme une montagne de travail insurmontable ! Je commence toujours par le texte, car c’est la chose écrite de prime abord. Selon les langues, il émane un long travail de traduction, de diction, de lecture pour s’approprier au maximum le rythme de ce texte parlé. Cette méthode que l’on m’a enseignée se vérifie : si on pousse ce travail au maximum, le rythme de la musique, les intonations, les nuances deviennent plus faciles à apprendre.

Pour mieux s’approprier le texte, je lis toujours les ouvrages littéraires de référence pour certains opéras quand ils existent (Dialogues des Carmélites de Bernanos, Le mariage de Figaro de Beaumarchais…). Entre temps je ne résiste pas à l’envie de déchiffrer quelques lignes de musique ! Puis, l’une des étapes primordiales, c'est le travail avec le chef de chant ! Petit à petit, le texte, la musique, tout prend du sens au contact des harmonies, des mélodies, des autres voix qui se mêlent à la vôtre à certains moments. Je tâche pour chaque rôle de me faire entendre pour me faire reprendre sur le style, la justesse, car en tant que chanteuse il faut se faire corriger, on ne s’entend pas correctement soi-même ! Enfin, avec la mise en scène, il y a des choses dans le rôle abordé qui se développent grâce aux déplacements, le corps répondant à une gestuelle de plus en plus naturelle en rapport avec les émotions exprimées.

A la suite de la crise sanitaire que l’on connaît actuellement, comment avez-vous vécu l’annonce de la fermeture des théâtres ?

L’annonce de la réduction des jauges d’accueil, et la fermeture des théâtres ensuite, nous ont été exposées très soudainement, de même que les règles du confinement. Je crois que comme dans tous les secteurs, nous avons été pris de court. Je n’ai pas vécu cette annonce comme beaucoup de mes collègues qui à mon sens, ont vécu le scénario le plus difficile à vivre : finir la période de répétition à l’opéra et apprendre cette annonce à quelques semaines, voire à quelques jours de la première… C’est comme si on vous coupait l’herbe sous le pied, je pense surtout à certains collègues qui arrivaient à la consécration de leur prise de rôle notamment.

Les annonces qui concernent la fermeture des lieux publics non-indispensables à la vie quotidienne (il faut bien-sûr entendre non-vital au sens premier du terme) se sont succédé de façon intensive, mais je crois que bêtement, en tant qu’artiste, on se dit au fond de soi que jamais le théâtre ne fermera définitivement, car il est l’essence même de notre existence : on travaille corps et âme pour cet art sublime. Je pense qu’inconsciemment, on idéalise le théâtre comme un Papa invicible, au même titre que les écoles, ainsi que les autres lieux de culture et d’apprentissage. Et bien, nous n’avons pas eu d'autre choix que d’accepter la situation pour revenir à l’essentiel de la vie, survivre à cette pandémie. À l’annonce de la fermeture des théâtres, j’ai tout de suite pensé à tout le personnel sans travail (chœur, orchestre, technique, couture, maquillage, solistes…). L’opéra représente une immense famille, c’est difficile de s’imaginer ces lieux tant imprégnés de vie, de mouvement et d’émotions à l’arrêt...

Quel est votre sentiment global sur cette période de crise. L’intermittence semble davantage problématique pour les jeunes chanteurs dont vous faites partie…

Il est inéluctable que cette période de crise aura un lendemain plus sombre que la veille. En effet, cette situation met en péril la situation de certains artistes qui devaient finir de comptabiliser leurs heures pour renouveler leur statut, voire le créer en cette période de confinement. Le statut d'intermittent est un statut très controversé qui permet beaucoup d’avantages, mais en cette période inédite de crise sanitaire, nous en voyons malheureusement certaines limites.  Il est encore trop tôt pour en mesurer les conséquences...

Vous deviez reprendre le rôle-titre de la Cendrillon d’Isouard (nous étions à sa création stéphanoise la saison dernière) à l’Opéra de Massy ce mois-ci, puis au Théâtre de l’Athénée en juin. Gardez-vous espoir pour les représentations parisiennes ?...

Je suis d’une nature positive, je veux croire en l’existence de ces représentations parisiennes, même avec une jauge réduite, ou au pire à un report...

Comment se présente votre prochaine saison ?

Ma prochaine saison se présente très belle. Je chanterai d'abord le rôle d’Alcimadure dans Daphnis et Alcimadure de Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville cet été au Festival de Radio France & Montpellier (nous l'évoquions dans notre récente présentation du Festival), et je me réjouis de chanter ce rôle en occitan ! Je reprendrai ensuite le rôle de Micaëla dans Carmen à l'Opéra de Monte Carlo, puis viendra pour moi une nouvelle prise de rôle, celui de Susanna dans Les Noces de Figaro de Mozart au Théâtre du Capitole (nous l'avons annoncé dans la présentation de la saison 20/21 du Théâtre du Capitole). Je suis très heureuse de chanter ce rôle charmant et espiègle dans ce magnifique théâtre, et je suis particulièrement ravie de partager cette production avec Karine Deshayes en Comtesse ! Il y aura aussi pour moi deux productions du Palazetto Bru Zane : La Carmélite de Reynaldo Hahn à la Halle aux grains de Toulouse, et Phrynée de Camille Saint Saëns à Paris et à Rouen.

Et si vous aviez la possibilité de voir exaucer un vœu, quel serait-il ?

Il ne faut pas exprimer ses vœux si on veut qu’ils se réalisent ! (rires) Toutefois, je vais vous en dévoiler un, en souhaitant qu’il se réalise bien sûr.... Que ce fichu virus soit vite maîtrisé, qu’il emporte le moins de personnes possible. Que nous retrouvions une liberté inconditionnée rapidement, et la joie de nous retrouver... ne serait-ce que simplement en famille !

Interview réalisée en avril 2020 par Emmanuel Andrieu
 

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