Anne-Catherine Gillet, Cyrille Dubois et Philippe Estèphe éblouissent dans La Flûte enchantée à Marseille

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Quand on ouvre sa saison lyrique avec La Flûte enchantée, on donne d’emblée un indicateur de sa propre proposition artistique à tous les publics (jeunes et moins jeunes, habitués et nouveaux). La Monnaie de Bruxelles s’était adonnée à l’exercice avec brio l’année dernière avec la production avant-gardiste de Romeo Castellucci, servie par une distribution aux petits oignons, en phase avec ses principes et son prestige. À l’Opéra de Marseille, l’efficacité de la mise en scène de Numa Sadoul et l’exigence vocale augurent des jours toujours heureux pour la programmation  2019-2020 de la maison phocéenne.

Cette version scénique fait la part belle aux émotions vives, au comique de situation et au drame comme enjeu. Les personnages prennent chair au contact de la musique de Mozart, dans une dimension « de proximité », et c’est là sa principale force. En termes de vision globale, les quelques portes qui s’ouvrent ne débouchent guère sur de véritables outils d’analyse. Le travail sur les costumes (au demeurant peu seyants), mis en exergue dans le programme de salle, attribue un camp à chaque rôle sans pour autant créer d’ambiguïté sur les intentions de chacun. Les décors très réussis (une structure minérale au premier acte, un dédale d’escaliers en perspective au II) ne trouvent pas d’utilisation adaptée aux besoins théâtraux. Et si Numa Sadoul nous entraîne au départ dans une emballante interprétation de manipulation par les Trois Dames (ce qui sème malicieusement le doute sur la véracité de l’histoire), si les Trois Enfants changent de déguisements à toutes les scènes (ils s’amusent et ne prennent part à aucun cérémonial), les tentatives ne trouvent pas de développements ultérieurs. L’acte II manque lui aussi d‘un fil directeur qui pourrait contextualiser l’œuvre, et pourrait mieux canaliser les axes épars et longuets du livret.


Cyrille Dubois (Tamino) (c) Christian Dresse


Philippe Estèphe (Papageno), Loïc Félix (Monostatos) (c) Christian Dresse

Nous nous raccrochons ainsi à l’humain, que l’extraordinaire trio de tête représente prodigieusement. Anne-Catherine Gillet chante le bourgeonnement, l’éveil du désir ou l’impuissance de Pamina dans une même agilité. Le cycle de la nature s’exprime à travers elle, de la feuille d’automne tombant au gré du vent au ruissellement d’une cascade éclaboussant de façon espiègle les promeneurs. Avec le resplendissant Tamino de Cyrille Dubois, la connexion s’opère à travers les vibrations et la place centrale des appoggiatures : chaque note compte, retrouve une existence et se grave en matière capiteuse, multipliant les beaux appuis et élans. Philippe Estèphe compose un Papageno mû par un instinct florissant, et caractérisé par l’écorce boisée d’un timbre caramélisé. La complainte du célibataire et la jovialité bouffonne cohabitent dans de riches émotions, réveillant sans relâche le merveilleux du conte. Ces trois-là nous feront assurément nous souvenir de cette Flûte !

Le reste de la distribution ne démérite pas : Monostatos est puissant, injonctif et soutenu quand c’est Loïc Félix qui s’y attèle, Anaïs Constans s’épanouit largement en Première Dame aux côtés de Majdouline Zerari et Lucie Roche, les Prêtres / Hommes armés de Guilhem Worms et Christophe Berry pétillent dans un plaisir d’écoute, et Wenwei Zhang (Sarastro imposant) coule de source quand il partage son legato en arabesques. La Reine de la Nuit de Serenad (Burcu) Uyar ne sait sur quel pied danser : bien que les vocalises du premier air gardent une propreté d’exécution, la ligne mélodique est trop haute et forte, et presse. Le second acte lui est plus périlleux encore : le contre-fa est inaudible, alors que la chanteuse bloque de nouveau l’émotion. Elle n’est cependant pas épaulée par le chef Lawrence Foster, qui après une ouverture mollassonne, échoue à donner des départs suffisamment précis pour que les instrumentistes de l’Orchestre de l’Opéra de Marseille partent au même moment, notamment pour les accords répétés et les levées. En fait, tout l‘opéra consistera en une sorte de déplacement de masses pas si déplaisant, mais sans grand relief. Nous attendons avec un espoir décroissant des thèmes qui se détachent, des traits qui définissent une personnalité à la musique. Le Chœur de l’Opéra de Marseille et la Maîtrise des Bouches-du-Rhône s’en sortent avec les honneurs. Car l’avantage d’un début de saison, c’est aussi la capacité pour une maison d’opéra de faire encore mieux avant la fin de l’année scolaire !

Thibault Vicq
(Marseille, le 29 septembre 2019)

La Flûte enchantée, de Wolfgang Amadeus Mozart, jusqu'au 6 octobre à l'Opéra de Marseille

Crédit photo (c) Christian Dresse

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