Streaming : La Ville morte magnifiée de toutes parts à la Monnaie

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Élève de Zemlinsky sur les conseils de Mahler, Korngold devient très vite un enfant prodige dans la Vienne du début du XXe siècle. Il acquiert une renommée internationale avec son troisième opéra La Ville morte, composé à l’âge de 23 ans, mais la montée du nazisme le décide à émigrer aux États-Unis, où ses musiques de film feront les grandes heures de Hollywood. Son retour en Europe n’est pas aussi triomphant que prévu : les Viennois trouvent son opéra Die Kathrin passé de mode face aux nouveaux langages musicaux apparus depuis l’entre-deux-guerres. L’histoire récente a heureusement relancé l’intérêt de Korngold auprès du public lyrique : citons entre autres une production de La Ville morte par Philipp Himmelmann à Nancy et Toulouse, une autre par Simon Stone à Bâle et Munich, Le Miracle d’Héliane à l’Opéra de Flandre en 2017, ou Violanta à Turin en début d’année. La Monnaie ouvrait sa saison 2020-2021 en fêtant les cent ans de La Ville morte… hélas pour deux représentations uniquement, le Théâtre ayant dû fermer ses portes dès la fin octobre en réponse aux mesures sanitaires bruxelloises. Un streaming disponible plusieurs semaines rend compte de ce moment éblouissant de musique et de théâtre.

Mariusz Treliński a pourtant dû adapter au contexte la mise en scène qu’il avait créée au Teatr Wielki de Varsovie. Les trois boîtes en verre constituant le décor pourraient paraître peu de chose dans l’absolu comparées aux décors tournants initiaux, mais il se dégage ici une puissance surhumaine des placements spatiaux jusque dans la fosse, privée de ses musiciens, ainsi que des rapports de force entre les personnages. Les éclairages au néon bleu voilé (Marc Heinz) sont un support idéal aux hallucinations du protagoniste Paul et à l’atmosphère brumeuse de Bruges. Si Paul croit reconnaître en une danseuse (Marietta) son épouse défunte (Marie), les frontières éclatées entre rêve et réalité constituent moins une finalité pour Mariusz Treliński qu’un contexte pour mettre le doigt sur la « masculinité toxique », comme l’indiquent les notes d’intention. Il ne s’agit ni d’un « sujet du jour » déconnecté du livret, ni d’un prétexte pour caser un sujet actuel : Paul, qu’on soupçonne d’avoir tué sa femme, demande en quelque sorte à la séductrice Marietta d’« être » cette femme inanimée qu’il n’a plus. Ses souvenirs de Marie se rapportent surtout à un corps – représenté par plusieurs danseuses – et à un naturel placide et inoffensif, contrairement à Marietta, « dépravée » et trop émancipée aux yeux de Paul. Marietta, en retour, doit se prêter au jeu de la girlfriend experience. S’installe une vie de couple instrumentalisée, dominée par la jalousie maladive de Paul (l’appartenance de la femme-objet) et la provocation de Marietta (le rappel de son identité autre). Et surtout : comment une femme peut-elle exister avec un homme qui l’a déjà réduite au silence ?

Si le metteur en scène retrace l’hypocrisie de Paul et la désinvolture de Marietta avec énormément de justesse, la musique ne cesse de prendre son envol. L’Orchestre symphonique de la Monnaie, réduit à 59 instrumentistes dans un arrangement inespéré de Leonard Eröd, sonne d’une seule voix, sans censure, sous la baguette surnaturelle de Lothar Koenigs. La partition est une vertigineuse simulation de vol, que le chef transmue en sublimes vagues et courants périodiques. La scène de Pierrot et le duo Paul-Marietta sur la chanson ancienne sont deux accomplissements parmi d’autres de cet extraordinaire arsenal ascensionnel. Le binôme vocal Marlis Petersen / Roberto Saccà repousse les limites de l’incarnation. La soprane allemande clame la spontanéité de son existence dans des textures énergiques sur le qui-vive, comme improvisées compulsivement au goutte-à-goutte. Elle est ce mélange époustouflant de séduction, de ce qu’elle imagine chez Marie, de ce que Paul attend d’elle et de ce qu’elle croit être elle-même. Le ténor italien se jette dans le vide de l’inconnu, en osmose avec l’orchestre et armé d’une diction allemande parfaite. Il fait entendre les bruits qu’il conte, fait voir ses visions dans ses lignes vocales. La colère et la rugosité ne peuvent mentir en son personnage ardent. Les seconds rôles font durer le plaisir : Dietrich Henschel chante les certitudes cartésiennes de Frank avec aplomb, Bernadetta Grabias est une Brigitta large et déployée, Nikolay Borchev capitalise sur les élans intérieurs de Pierrot.

Comme l’annonce Marie à Paul : « Nous nous reverrons au théâtre ». Sans faute !

Thibault Vicq
(lamonnaie.be, novembre 2020)

La Ville morte (Die tote Stadt), d’Erich Wolfgang Korngold, disponible en replay sur le site de la Monnaie pendant plusieurs semaines 

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