La Ville morte de Korngold triomphe au Théâtre du Capitole

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Après plusieurs décennies d’éclipse, La Ville morte (Die Tote Stadt) d’Erich Korngold effectue depuis quelques années un come-back fulgurant, comme le prouve cette production signée par Philipp Himmelmann, qui investit le Théâtre du Capitole après avoir fait les beaux soirs de l’Opéra national de Lorraine (où elle fut créée en 2010). Elle rappelle au passage l’époque glorieuse où, au lendemain de la double création à Cologne et à Hambourg (4 avril 1920), le compositeur allemand était parti à la conquête de la Staatsoper de Vienne et du Metropolitan de New-York. L’heure de la réparation a donc enfin sonné et ce n’est que justice, en regard de la force théâtrale et des beautés musicales d’une œuvre qui possède tous les atouts pour s’inscrire durablement au répertoire. Le public occitan ne s’y trompe d’ailleurs pas, et réserve un triomphe aux saluts tant à l’ouvrage qu’aux excellents interprètes réunis par Christophe Ghristi.

Philipp Himmelmann présente l’action comme si elle n’était qu’un cauchemar vécu par le héros. La scénographie imaginée par Raimund Bauer se compose de six niches disposées sur deux niveaux, meublées de façon strictement identique. Pendant les deux heures que dure le spectacle (les trois actes sont enchaînés sans entracte), jamais Paul n’entrera en contact avec le moindre personnage, pas même Marietta, rendant ainsi visible son isolement psychique. La scène de la Bacchanale, au II, qui est celle des nonnes dans Robert le Diable de Meyerbeer (que Marietta est venue danser à Bruges), nous semble en revanche moins réussie, sexualisée à outrance par le metteur en scène, et par ailleurs particulièrement peu esthétique. Magistrale, en revanche, la dernière scène : Paul se retrouve dans la même position et dans la même niche qu’au lever du rideau, tandis que ce dernier se referme sur les (sublimes) derniers accords de la partition...

               (trailer de la création à l'opéra national de Lorraine)

Grand habitué du personnage de Paul, le ténor allemand Torsten Kerl s’avère d’une vaillance sans faille dans ce rôle écrasant, jusqu’à sa superbe tirade finale, offrant un beau timbre lumineux, un aigu percutant et un chant superbement raffiné. De son côté, la soprano russe Evgenia Muraveva relève avec un égal brio la difficile partie de Marie/Marietta, avec un rayonnement scénique et une lumière dans la voix convenant idéalement à son double personnage. Le baryton allemand Matthias Winckhler est exceptionnel de subtilité et d’expressivité en Frank, le meilleur ami de Paul, ciselant avec délicatesse un chant directement dérivé du Lied. Son collègue français Thomas Dolié se montre non moins brillant en Fritz, et le fameux air « Mein Sehen, mein Wähnen » est ici délivré avec un phrasé pétri de poésie. Les comprimari n’appellent aucun reproche, avec une mention pour la Brigitta de Katharine Goeldner, pour son timbre chaud et profond.

Visiblement à l’aise dans le répertoire allemand marqué du sceau du romantisme tardif, Leo Hussain cultive les tonalités transparentes au détriment des éclats tonitruants. Dans une salle aussi petite que le Théâtre du Capitole, il parvient à rendre justice à l’étincelante orchestration de Korngold sans noyer les voix dans un brouet sonore, si bien qu’une grande partie du texte reste parfaitement compréhensible. Ce n’est pas le moindre exploit de la soirée !

Emmanuel Andrieu

La Ville morte d’Erich Korngold au Théâtre du Capitole, jusqu’au 4 décembre 2018

Crédit photographique © Patrice Nin

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