Le Teatro Regio de Turin ressuscite Violanta de Korngold

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Enfant prodige né à Bratislava en 1897, Erich Wolfgang Korngold devait disparaitre à l'âge d'à peine soixante ans, à Hollywood. En 1934, il avait fuit les persécutions nazies pour y gagner une solide réputation de compositeur de musiques de films – notamment oscarisé pour les Aventures de Robin des Bois de Michael Curtiz avec Errol Flynn. Et si d'aucuns estiment que cette seconde carrière a pu éclipser la première, il laisse plusieurs opéras à la postérité. À commencer par Violanta (1916) que le Teatro Regio de Turin a eu l’excellente idée de ressusciter en ce mois de janvier 2020 – poursuivie avec Die tote Stadt (La Ville morte, 1920), son plus grand succès dans l’univers lyrique (dont nous avons pu voir une production la saison passée au Théâtre du Capitole), ainsi que le non moins génial Das Wunder der Heliane (Le Miracle d’Héliane, 1927), qui nous avait tant enthousiasmé il y trois ans à l’Opéra de Flandre.  

Passons sur le livret qui en vaut d’autres : une belle vénitienne, Violanta, manigance le meurtre du séducteur de sa sœur, le bel Alfonso, mais finit par en tomber amoureuse à son tour, et meurt à sa place au moment où celui-ci s’apprête à être poignardé sous ses ordres... et arrêtons-nous sur l’expression musicale. Le premier Prélude orchestral dit déjà tout ce que l’on veut savoir : la musique sera de toute beauté ! La réussite de la soirée résulte donc d’abord de la performance de l’Orchestre du Teatro Regio qui, sous la baguette du vétéran israélien Pinchas Steinberg, trouve des sonorités propres à la musique de Korngold, en alternant élan et retenue, et en déversant dans la salle une myriade de notes évanescentes. Les cordes rendent justice au lyrisme opulent de l’écriture tandis que les vents créent une dramaturgie incandescente, tour à tour trouble et sensuelle.

On a parfois l’impression que les théâtres italiens ne savent pas bâtir une saison sans faire appel à cet autre vétéran (de la mise en scène, cette fois…) qu'est le protéiforme Pierluigi Pizzi. Reconnaissons que sa Violanta est l’une de ses dernières réalisations parmi les plus réussies : il transpose le livret du XVe siècle dans les années 20, tout en gardant en toile de fond le carnaval vénitien pendant lequel se déroule l’action. Signant comme à son habitude les décors et les costumes, l’homme de théâtre italien imagine une sorte de bordel de luxe entièrement recouvert de velours rouge, qui n’est pas sans rappeler la scène-clé de Eyes Wide Shut de Kubrik. Une sorte de trou noir circulaire perce le milieu du plateau (photo), derrière lequel se distinguent parfois les flots de la lagune, qui ont ici quelque-chose de mystérieux et de funèbre, et d’où parviennent également les lointains échos du peuple vénitien, interprété par un Chœur du Teatro Regio toujours aussi bien préparé par Andrea Secchi. Avec peu de moyens, Pizzi n’a pas son pareil pour créer une atmosphère où peuvent se déployer les émotions violentes et contradictoires des différents protagonistes.

Déjà plébiscitée dans le rôle d’Elizabeth (Tannhäuser) à l’Opéra de Monte-Carlo en 2016, la soprano néerlandaise Annemarie Kremer s’avère à nouveau sensationnelle d’engagement dramatique et de facilité vocale, jusque dans les extrêmes vocaux requis par la partition. Entre la beauté de son puissant registre aigu et la qualité supérieure de son style, notre cœur balance. Plus habitué aux rôles belcantistes (par exemple Ecuba de Manfroce au dernier festival de Martina Franca), le ténor américain Norman Reinhardt offre à Alfonso son physique de jeune premier, mais aussi le charme de son timbre, son souffle, l’aisance de son aigu, la rondeur de son médium, voire l’urgence de ses accents, autant de qualités qui siéent à son personnage. De son côté, le baryton allemand Michael Kupfer-Radecky (Simone) arbore une voix solide et incisive comme doit l’être celle du militaire et mari (jaloux) de Violanta. Anna Maria Chiuri est un luxe dans le bref rôle de Barbara, et le ténor autrichien Peter Sonn constitue une belle découverte dans celui de Giovanni Bracca.

Emmanuel Andrieu

Violanta de Erich Wolfgang Korngold au Teatro Regio de Turin, le 28 janvier 2020

Crédit photographique © Edoardo Piva

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