Pablo Heras-Casado et l’Orchestre du Festival de Bayreuth submergent le Palau de la Música Catalana

Xl_07_heras-casado_bayreuther_festspiele_orchester__mariowurzburger__260829-b5830 © Mario Wurzburger

Des anniversaires, des passages ; il n’y a pas de hasards. En 2026, c’est le 150e anniversaire du Festival de Bayreuth – s’y tenaient un Rienzi exceptionnel et un Ring IA questionnable – et le 40e du Festival Perelada, qui s’est achevé début août, mais qui propose, comme cerise sur le gâteau au Palau de la Música Catalana de Barcelone, le premier concert d’une tournée espagnole de l’Orchestre du Festival de Bayreuth dans des extraits de la Tétralogie, sous la direction de Pablo Heras-Casado. Le chef andalou, que nous avions interviewé en 2022, encore tout émoustillé au sortir de son Ring au Teatro Real, s’apprête à achever, cet automne, celui de l’Opéra national de Paris, et a été désigné pour diriger le nouveau cycle de Bayreuth en 2028, après s’être frotté à Parsifal à la Colline verte en 2023 (et 2025). Ce soir s’écrit une rencontre créative féconde entre un chef et un ensemble.

Il n’y a d’ailleurs pas toujours besoin de comprendre qui donne quoi dans cet échange pour expliquer le son transfiguré qui s’exhale de la baguette, comme dans le « Leb wohl, du kühnes, herrliches Kind! » de Wotan dans La Walkyrie. Les instrumentistes interprètent avant même d’assimiler le geste du chef. Ça ralentit, ça rubate, ça ne craint pas le volume. Et on dit « ça » en connaissance de cause, car il ne s’agit plus d’une histoire d’artistes émettant de la musique, mais d’une matière qui semble se déplacer en toute autonomie et prendre possession du public. Les pantones de timbres se mélangent de manière miraculeusement insensée. Est-ce l’orchestre qui dirige le chef ou est-ce le chef qui est à la manœuvre de tous les embranchements auditifs sur un orchestre comprenant déjà l’essence ce qu’il joue ? La question importe moins que le résultat, impressionnant, non seulement pour sa déflagration de l’accumulation, mais aussi pour sa composante constamment humaine (dans des magnifiques lignes de récitatifs solistes, en dialogue – on ne saurait dire « concurrence » – directe avec les voix, ainsi que dans la non-perfection des lignes de cuivres, par exemple, évitant justement le piège de la surhumanité clinique).

Le rôle de Pablo Heras-Casado est peut-être de contenir ces macro-musiciens, ou de leur laisser le dernier mot, d’aller dans leur sens tout en leur faisant confiance – le motif rythmique habituellement vaseux de la Marche funèbre de Siegfried acquiert ici une rare cohésion. Le travail d’équipe entre l’affairement déterminé de ce diamant brut prêt à ce qu’on le chahute, et la vision et le respect d’un chef sur la formation de Bayreuth, fait des étincelles. L’articulation des pupitres reste exacte, comme dans une étude, mais la musique ne s’arrête précisément jamais d’avancer. Chaque fin de note est ciselée par un fitness de doigts et de bras, des archets et des souffles imparables, pour laisser le chef hyper-réactif sur les changements d’ambiance et de tempo. Tous ne jurent que par l’intensité interprétative, plus que par le surjeu de soi en action. Cela fait toute la différence. L’intellectualisation, en jeux de piste, du leitmotiv n’intéresse pas Pablo Heras-Casado. À la place, il met les mains dans le cambouis du théâtre, de la sidération. Cela marche à presque tous les coups, sauf peut-être dans des Murmures de la forêt (Siegfried) qui, à mesure d’expérimentations de flottement, en perdent leurs certitudes.

Les instrumentistes s’adaptent aussi aux chanteurs à la barre. Lorsque Catherine Foster exécute un « Starke Scheite (Le Crépuscule des dieux) en pilote automatique comme une histoire simplette sans grand lien avec l’immolation de Brünnhilde, l’orchestre et son capitaine d’un soir peinent à trouver une vision qui puisse embrasser celle de la voix. Au contraire, sur le duo « Ewir war ich… » de Siegfried, la non-tenue des sons et le vibrato trop large de la soprano sont compensés par une vitalité en ping-pong de tous les pupitres, qui la stimule à finalement donner davantage en fin d’air. Le style épuré et le timbre « jeune premier » de Klaus Florian Vogt continuent à fonctionner, jusque dans la force. La vigueur, jamais explosive, s’enrobe dans une matière de rêve, ce qui pousse Pablo Heras-Casado vers davantage de couleurs pour dépeindre l’environnement de Siegfried. Chez le Wotan magnétique de Nicholas Brownlee, tout fait sens, dans la largeur et la puissance du son, tel un feu éternel d’un soleil de plomb qui aurait infiltré la mécanique des sentiments. C’est un triomphe pour le baryton-basse, et donc aussi pour la formation bavaroise, qui exalte les paradoxes de ce dieu dans un engagement musical sensationnel.

Thibault Vicq
(Barcelone, 29 août 2026)

Extraits de la Tétralogie de Richard Wagner, avec l’Orchestre du Festival de Bayreuth, en tournée espagnole :
- au Festival Internacional de Santander le 31 août 2026
- au Teatro de la Maestranza (Séville) le 2 septembre 2026
- au Teatro Real (Madrid) le 3 septembre 2026
- au Palau de la Música de Valence (Sala José Iturbi) le 6 septembre 2026
- à l’Auditorio Alfredo Kraus (Las Palmas de Gran Canaria) le 8 septembre 2026

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