Le point de vue d’Alain Duault : Rienzi à Bayreuth, un sommet !

Xl_rienzi_festival_de_bayreuth_2026_alain_duault © Festival de Bayreuth 2026 / Enrico Nawrath

On attendait le nouveau Ring : c’est un pétard mouillé. En revanche la première incursion de Rienzi au Festival de Bayreuth est plus qu’une réussite, c’est même le véritable événement de ce cent-cinquantenaire. Respect d’abord à Katharina Wagner, la directrice du Festival qui, autant qu’elle s’est lourdement trompée avec son Ring en trompe-l’œil, a su imposer cette œuvre maudite qu’est Rienzi contre tous les tenants du conservatisme encore bloqués dans leur logiciel du XXe siècle. Bravo aussi pour avoir choisi un couple de metteuses en scène qui ont su donner toute sa vérité renouvelée à cette œuvre, et pour en avoir confié la direction musicale à la formidable cheffe française Nathalie Stützmann, une des plus grandes baguettes internationales, qui après avoir enchanté Bayreuth deux années durant avec son interprétation magistrale de Tannhäuser, hisse ce Rienzi au plus haut (*).

L’œuvre d’abord mérite amplement d’être connue : sans doute n’est-ce pas le Wagner accompli du Ring ou de Tristan, mais c’est déjà beaucoup plus qu’une promesse d’avenir. Basé sur l’Histoire romaine, le récit y met en scène l’irrésistible ascension d’un tribun populaire enivré par le pouvoir, et son inéluctable chute comme l’Histoire l’enseigne souvent, aujourd’hui encore. On comprend ce qui a pu y séduire Wagner : une grande figure, un environnement riche de contradictions, propre à déployer des ferveurs et des affrontements, un tissu dramatique qui offrait l’occasion de belles pages expressives : tout est réuni pour un chef-d’œuvre. C’est d’ailleurs un opéra qui a dans un premier temps largement séduit le public. Puis, subjugué par la force et l’originalité des chefs-d’œuvre successifs, on l’a oublié. D’autant que, pour son malheur, Rienzi était l’opéra préféré d’Hitler, qui en a d’ailleurs acquis la partition, laquelle a disparu avec lui dans l’incendie de son bunker funèbre à Berlin en 1945.

Rienzi, Festival de Bayreuth 2026
Rienzi, Festival de Bayreuth 2026

Pour sa première apparition au Festival de Bayreuth, c’est un couple de metteuses en scène hongroises, Alexandra Szemeredy et Magdolna Parditka, qui a su donner à cette œuvre à la fois sa contemporanéité et sa force à travers un spectacle prenant, d’un réalisme époustouflant en même temps que modelé sur cette éternelle lutte pour le pouvoir qui organise le monde depuis toujours. Nous sommes à Rome, non pas à l’époque romaine mais à notre époque hyperconnectée et surinformée par ces réseaux de télévision en direct qui transforment le temps réel en marchandise dont la valeur est assise sur l’instant. Comme dans le Don Carlos de Verdi, on y assiste à deux récits parallèles, celui des conflits privés, amoureux et intimes, et celui des conflits publics, politiques, qui permettent une mise en scène d’une virtuosité époustouflante, du vrai théâtre toujours en mouvement et toujours racontant quelque chose.

Le décor, à la fois monumental et mouvant, grâce à l’utilisation de toute l’impressionnante machinerie du Bayreuther Festspielhaus, impose une vision dont le camaïeu de gris, comme un film en noir et blanc, fait signe à l’époque nazie – mais l’hyper-présence des images filmées, diffusées tant sur les récepteurs qu’on aperçoit dans les immeubles qui occupent l’espace que sur les téléphones portables de tous les participants, inscrit l’action dans notre époque. C’est cette mise en perspective historique et politique qui constitue l’intérêt de cette mise en scène. Car, au-delà de l’inclination personnelle d’Hitler pour ce Rienzi, il est clair que cette exaltation du héros qui prend le pouvoir en s’appuyant sur une démagogie populiste trouve son terreau dans le nazisme, même si elle résonne avec évidence aujourd’hui. Tout autant qu’est pertinente la réinscription dans notre aujourd’hui par l’utilisation continue des images et des réseaux sociaux dans cette Rome contemporaine (où l’on peut s’étonner qu’on parle anglais : tous les panneaux électoraux y sont rédigés dans cette langue inattendue pour un opéra allemand situé en Italie !...).

Mais Rienzi n’est pas qu’un opéra sur l’Histoire et la politique, c’est aussi un opéra sur les relations complexes de Rienzi avec sa sœur, Irène (à laquelle, dans cette mise en scène, il entretient un lien incestueux – préfigurant sans doute le couple des jumeaux Siegmund et Sieglinde) tel qu’il apparait durant l’Ouverture. Mais ce lien, esquissé ou avéré, désiré ou consommé, on ne le sait pas, est redoublé par la mort du jeune frère de Rienzi dans des conditions floues, énigmatiques, ne contribuant pas à l’équilibre mental de Rienzi. Il y a de surcroit une autre mise en perspective vertigineuse dans les relations entre Adriano Colonna, le fils du rival politique de Rienzi, et Irène, la sœur (et, dans cette mise en scène, un peu plus…) de Rienzi, dont Adriano est amoureux. C’est-à-dire qu’il y a comme un « effet Capulet et Montaigu » dans la relation de ces deux amoureux – surdéterminé dans l’ambiguïté par le fait qu’Adriano, rôle masculin, est chanté en travesti par une voix de mezzo.

Tout cela est tissé par une direction d’acteurs d’une efficacité parfaite, chacun des personnages sur scène étant dessiné à la fois dans son histoire et dans les relations qu’il entretient avec les autres personnages. Du très beau travail de théâtre et d’élucidation de ces cheminements intérieurs d’êtres rongés par l’ambition, les désirs, les exaltations, comme une forme d’entomologie du pouvoir qui résonne aujourd’hui avec une acuité singulière.

Rienzi, Festival de Bayreuth 2026
Rienzi, Festival de Bayreuth 2026

La force de l’interprétation musicale dynamise en permanence ce travail théâtral, lui donne la réplique, grâce d’abord à la formidable implication de Nathalie Stützmann : de la première à la dernière note, elle est intensément présente, modelant ici un phrasé, là un rythme, insufflant un élan, avec cette volonté de colorer le gris du décor pour lui donner une vie ample dans la fosse Avec aussi cette attention aux voix, les portant pour qu’ils expriment (comme on le dit du suc d’un fruit) des saveurs âpres ou soyeuses, qui se mêlent et exposent le tissu vocal de l’ouvrage. Sans oublier la richesse du déploiement choral, très présent dans cet opéra où le peuple est un personnage : là encore, Nathalie Stützmann en pétrit le son et porte cette redécouverte à son acmé.

Il faut reconnaître qu’elle bénéficie d’une distribution proche de l’idéal, avec d’abord une révélation, celle du Rienzi d’un ténor danois, Magnus Vigilius (un nom prédestiné pour incarner un héros romain !), qui est de bout en bout au sommet. Porté par la beauté solaire d’un timbre rare, son incarnation du personnage impressionne, depuis l’expression de sa jeunesse conquérante des premiers actes jusqu’à cette folie qui le gagne après son air bouleversant au début du quatrième acte, un air à la fois plein de douleur et de poésie. Autour de lui, tous sont à saluer, l’Irène très stylée de Gabriela Scherer, d’une beauté lumineuse qui résonne et rayonne, l’Adriano superlatif de Jennifer Holloway, plus soprano dramatique que mezzo, qui porte son personnage avec une puissance expressive rare et ne se relâche jamais, mais aussi la basse impérieuse d’Andreas Bauer en Colonna, ou encore le Cardinal Raimondo de Vitalij Kowaljow ou l’Orsini de Michael Nagy. Le Chœur du Festival (augmenté d’une vingtaine de supplémentaires) embrase la scène avec éclat, dispersant ses couleurs pour contrecarrer la noirceur de l’œuvre. Et l’on sait gré aussi aux metteuses en scène de nous offrir, pour habiller la musique du ballet, faible il faut bien le dire, la parenthèse désopilante d’une suite de saynètes décrivant le Festival de Bayreuth, tant à travers des parodies espiègles des divers ouvrages de Wagner (celle des Maîtres Chanteurs est particulièrement tordante) que dans une parodie savoureuse des festivaliers, partagés aux entractes entre la course aux toilettes et la course aux célèbres « bradwurst », ces saucisses que tout festivalier se doit de déguster avec un verre de Riesling : un moment d’humour qui fait respirer au milieu de cette tragédie !...

On a dit que cette incursion de Rienzi au Festival de Bayreuth n’était qu’une petite cerise sur le gâteau du cent-cinquantenaire… mais c’en est en fait le vrai gâteau ! On ne peut donc imaginer qu’un tel travail, un tel aboutissement, théâtral et musical, disparaisse à l’issue de cette année ! Il faut absolument le reprendre durant les prochaines saisons !

Alain Duault
Bayreuth, août 2026

* Bien sûr (mais c’est une autre histoire) la France ignore obstinément Nathalie Stützmann, qui a dirigé non seulement à Bayreuth mais dans tous les plus grands opéras du monde… sauf à Paris !

Rienzi au Festival de Bayreuth du 26 juillet au 26 août 2026

| Imprimer

En savoir plus

Commentaires

Loading