Le point de vue d’Alain Duault : le Ring du Festival de Bayreuth 2026, le renoncement à la mise en scène

Xl__the_ring_ia_bayreuth_festival_2026_alain_duault © Festival de Bayreuth 2026 / Enrico Nawrath

On attendait impatiemment cette nouvelle production du Ring, la seizième depuis sa création en 1876. La dernière en 2020, signée Valentin Schwarz, n’avait guère enchanté, quelles que soient les pertinentes questions qu’elle portait et aucune depuis cinquante ans et la légendaire production de Patrice Chéreau n’avait enflammé les esprits. L’annonce donc d’un nouveau Ring « piloté par l’IA », ce nouveau totem de notre civilisation déclinante, dont on se disait que Richard Wagner, toujours avide de nouveauté, aurait pu en effet s’y intéresser, avait donc suscité autant d’espoir que de curiosité. La chute en est d’autant plus cruelle ! Car cette nouvelle production n’est pas seulement un ratage sur le plan visuel, décor absent, costumes hideux, mise en scène volontairement réduite à rien puisqu’on n’a pas engagé de metteur en scène et qu’on a interdit aux chanteurs de bouger sur le plateau (!), elle est tout bonnement une escroquerie intellectuelle – qui couvre sans doute l’impossible aveu d’une équation financière sans solution.

Mais, s’il n’y avait pas d’argent pour financer un nouveau Ring pour le cent-cinquantième anniversaire du Festival (et d’ailleurs où est passé l’argent puisque, cette année comme toutes les précédentes, les salles sont toujours bondées ?), pourquoi inventer cette fable d’un Ring « piloté par l’IA » ? Car le « résultat » est d’une médiocrité confondante : pas une once de vidéo, simplement une interminable succession d’images enchainées par morphing, une technique bien connue depuis déjà… plus de quarante ans et qui n’a rien à voir avec l’IA ! Et cela pour dire quoi ? Rien ! Pas la moindre réflexion historique ou esthétique sur ces images venues de tous les greniers à rushes où se mêlent quelques photos, croquis, esquisses de Ring précédents sans aucune mise en perspective, tout cela brassé dans le grand n’importe quoi d’un monde saturé d’images et de couleurs totalement dépourvu de sens, avec ici une photo de Lénine, là celle d’un des terroristes de Septembre noir qui a perpétré l’attentat des Jeux Olympiques de Munich en 1972, là encore une photo d’Hitler – tout ce fatras d’images parfaitement déconnecté de la musique et du récit ! Pas l’esquisse d’une idée, pas de pulsation dans la réitération des images, le degré zéro de l’intelligence qui montre sa totale artificialité. Comme Alberich renonce à l’amour pour conquérir l’or au début du Ring, Bayreuth renonce à la mise en scène !

C’est à pleurer de nullité en même temps que c’est un constat terrible de ce qu’est devenu notre époque qui, totalement impuissante, ne parvenant plus ni à créer ni à se renouveler, accumule tout ce qui a fait la matière esthétique et intellectuelle du passé, pour la turbiner dans un broyeur qui en ressort une soupe indigeste censée être l’expression de notre « modernité ». Notre époque est vide et ce spectacle est le triste reflet de ce vide des cerveaux contemporains. « Comment en est-on arrivé là ? » s’interroge la soprano Camille Nylund, la superbe Brunnhilde de ce Ring… Question terrible mais juste : comment cette dérive, charriant une puérile inversion des valeurs, a-t-elle pris le dessus sur l’exigence de la pensée et de l’intelligence pour se vautrer avec complaisance dans ce vertigineux narcissisme du rien – ce vide se badigeonnant de surcroit d’une prétendue « intelligence » artificielle qui n’est qu’un entassement de données dans laquelle une pêche accélérée par la capacité technologique sans cesse augmentée promet de trouver un trésor qui n’existe pas ! C’est l’inversion de la proposition du grand philosophe allemand Leibniz, « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », devenue : pourquoi en sommes-nous arrivés à rien au lieu de quelque chose ?

Il n’y a donc rien à raconter puisqu’il n’y a rien à voir, pas le moindre récit, pas le début d’un regard sur l’œuvre, pas les prolégomènes à une réflexion, rien ! Tout se déroule de la même interminable manière, avec ces images sans raison qui sont souvent les mêmes d’un volet à l’autre de cette tétralogie devenue un long fleuve trop tranquille et vain. À oublier !

L'Anneau du Nibelung, Festival de Bayreuth 2026 (c) Enrico Nawrath
L'Anneau du Nibelung, Festival de Bayreuth 2026 (c) Enrico Nawrath

Heureusement, il y a la musique ! Et là le Festival de Bayreuth retrouve sa raison d’être. Car nous avons entendu durant ces quatre spectacles du Ring, L'Or du Rhin, La Walkyrie, Siegfried et Le Crépuscule des Dieux, ce qu’on peut attendre de mieux de l’expression musicale wagnérienne. Avec d’abord un orchestre superlatif dont toutes les individualités, cordes denses, gorgées de lumière, bois colorés, savoureux, bassons et contrebassons rampants avec ses sonorités inquiétantes, hautbois épicés, clarinettes chaudes, flûtes vives, cuivres éclatants, avec en particulier des trombones en majesté, en font une phalange unique. C’est cet orchestre qui, chaque été, apporte au Festival sa « touche » unique, porté par l’acoustique rare du Festspielhaus, avec cette fameuse couverture qui le dérobe au regard et emporte le son vers le fond de scène avant qu’il revienne dans la salle, fondu aux voix dans un équilibre parfait. Mais pour lui donner toute sa splendeur, il faut un chef à sa mesure, un chef qui connaisse la spécificité de cet orchestre et de cette acoustique pour le conduire à son meilleur : c’est le cas de Christian Thielemann, dont la réputation d’être un des tout meilleurs chefs wagnériens d’aujourd’hui se vérifie là. Attentif aux équilibres, subtil dans la concaténation des couleurs mais sachant aussi libérer le vaste souffle des flots sonores, portant les voix et développant les phrases avec une volonté apollinienne de servir la beauté, aussi bien dans l’ampleur que dans la volonté assumée de faire ressortir ici ou là un détail qui pimente le discours, Christian Thielemann est le pilier sur lequel repose ce Ring en ce qui concerne la musique.

D’autant qu’il a la chance de bénéficier en cette année du cent-cinquantenaire d’une des distributions les plus marquantes qu’ait offert le Festival. Pas question de tout détailler mais il faut pourtant absolument saluer plusieurs individualités sur lesquelles repose ce Ring si indigent à voir et si somptueux à entendre : d’abord le Wotan (et Wanderer) de Michael Volle, une voix riche de matière, à la fois pleine mais jamais lourde, aux couleurs soyeuses, une voix enveloppante, portée par une rare humanité, un des meilleurs Wotan entendus ici. C’est lui le patron ! Mais quelques autres contribuent à l’épanouissement vocal de ce monument, en particulier l’infatigable ténor Klaus-Florian Vogt qui, de Loge en Siegmund et jusqu’à Siegfried, affirme durant les quatre volets de cette Tétralogie, une voix insolente de projection, à la luminosité sans cesse renouvelée, une voix comme un glaive, une Notung haut levée ! À côté de ces deux personnalités majeures, on retrouve avec bonheur le Mime de Gerhard Siegel, à la projection tranchante dans L’Or du Rhin et Siegfried, les basses Mika Kares et Peter Rose d’abord en géants Falsolt et Fafner, puis Hunding et Hagen, l’émouvante Camilla Nylund en Brünnhilde, voix souple, pleine de lumière dans La Walkyrie, avec une touche de tendresse fragile dans Siegfried, et un épanouissement affirmé dans Le Crépuscule, la Sieglinde touchante d’Elza van den Heever, jeune femme emportée par l’amour qui fait vibrer sa voix. En fait, quasiment toutes les voix sont idéales, avec peut-être quelques bémols pour l’Erda de Christa Mayer qui a perdu de son altière présence vocale ou l’Oiseau de la forêt trop lourd de Victoria Randem. Mais il faut souligner l’extraordinaire Fricka d’une jeune hongroise de 30 ans à peine, dont la sombre profondeur du timbre, la fermeté de la ligne, l’intensité de la projection, la présence brûlante l’ont imposée aux côtés des vedettes : Anna Kissjudit (qui marque aussi la première Norne du Crépuscule des Dieux) est la révélation de cette édition. Un nom à retenir !

Au final, un Ring gorgé de bonheurs multiples pour les oreilles mais si absurde pour les yeux et l’intelligence qu’il en est gâché et laisse un goût amer pour ce jubilé raté.

Heureusement, Rienzi est venu tout racheter !

Alain Duault
Bayreuth, août 2026

Le Ring au Festival de Bayreuth, du 27 juillet au 16 août 2026

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