Moïse et Pharaon à Pesaro : la musique par sublime KO

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On ne peut pas se réjouir uniquement au fait d’assister à un ouvrage aussi rare que Moïse et Pharaon ou le passage de la mer morte, tant ce chef-d’œuvre exige la crème de la crème de la distribution vocale, du chœur (extrêmement sollicité), et peut-être même encore davantage de la direction d’orchestre. L’écriture de ces quatre actes ne sonne pas juste du fait de la jouer ou de la battre avec style et intensité. La musique de Rossini convoque des rires jaunes et des tristesses maquillées, une rythmique implacable et des changements de tempo qui, ratés, peuvent faire s’effondrer la dramaturgie vocale. Pendant ces quatre heures de représentation au Rossini Opera Festival, on déguste au plus haut point chaque instant de ces divines harmonies, on espère que chaque numéro dure toujours un peu plus longtemps pour pouvoir en garder une petite partie avec soi. Et après le spectacle, on est prêt à y retourner illico.

Dès l’ouverture, Giacomo Sagripanti murmure le grandiose de la partition à une Orchestra Sinfonica Nazionale della Rai dont chaque pupitre, à fleur de peau, joue de toute son âme. Le son ne s’étiole jamais, c’est un tour de force, un feu d’artifice ! La formation italienne réagit et s’adapte au quart de tour ; le chef extrait une matière somptueuse et indéfinissable qui s’accroche aux personnages et leur déroule un tapis rouge pour leurs péripéties voltigeuses. Les vagues instrumentales submergent et éclairent. La prestation de Giacomo Sagripanti est d’une perfection absolue parce qu’elle mélange les mythologies, accorde un égal traitement aux contrechants, à l’énergie des tutti et à l’accompagnement, elle concilie les bariolages et les volumes. Le ballet, bien qu’incongru – aux normes de l’Académie royale de Musique de l’époque – jaillit de panache, de précision et de vision. Les pizzicati formidablement gélatineux édifient une ossature pour le reste de l’orchestre, et les solistes exposent ainsi leurs compétences techniques de la plus belle façon. On ne saurait être plus enthousiaste de cette superbe restitution !

Tous les moyens sont bons pour connaître l’histoire de Moïse guidant les Hébreux vers la Terre Promise pour échapper au joug égyptien. On ne reviendra pas sur les éléments historiques qu’Emmanuel Andrieu a déjà mis en exergue lors de son compte-rendu d’une représentation d'anthologie de l’opéra-oratorio en version de concert à l’Opéra de Marseille en 2014, mais il est intéressant de noter que les premières réactions mitigées des spectateurs et de la critique à Paris au regard de la représentations des plaies d’Égypte et de l’ouverture de la Mer Rouge ont poussé l’Académie royale de Musique à créer un comité de mise en scène. Pier Luigi Pizzi aurait-il eu l’aval de ce jury ? L’irréductible Italien prend le contrepied du gigantisme musical pour élaborer des tableaux vivants (bien que fixes) visuellement aboutis, du moins lorsqu’une émotion intense n’est pas en jeu. La joie béate et décérébrée casse un peu l’ambiance de l’élégance fixe sur fond d’écran lumineux, tandis que la douleur mimée par des danseurs devant des images de synthèse laides et ringardes – à chaque moment-clé – prête plutôt à rire. On ne parle même pas des jupettes en cuir des soldats… Et pourtant, le monumental chef-d’œuvre qu’est Moïse et Pharaon ressort la plupart du temps grandi de cette sobre vision de metteur en scène grâce à la multiplicité des forces en présence.

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L’osmose du Coro del Teatro Ventidio Basso, admirablement préparé par Giovanni Farina, fait des miracles en suivant les métamorphoses de l’orchestre. Il est rare d’entendre un chœur aussi sensible à ses propres entrelacements de textures et à sa lumière intrinsèque ! Roberto Tagliavini, dans le rôle de Moïse, conforte toutes les attentes : triomphal, charismatique, doté d’une longueur de souffle et d’une articulation française superlative. L’évasion du timbre dialogue avec l’épaisseur de l’émission. Il incarne l’ultra-puissance du dirigeant d’un peuple et l’intransigeance de la sagesse. Eleonora Buratto décroche également la palme de l’artiste d’exception. Elle considère les ornements comme une ramification de la ligne mélodique, et les mots deviennent plus clairs, la musique se présente comme un tout. Sublime. Les éloges pleuvent encore, avec la récipiendaire de l’Opera Award 2021 de la Jeune interprète, l’impressionnante Vasilisa Berzhanskaya, authentique sirène du bien. Son air « Ah ! d’une tendre mère », au deuxième acte, est à juste titre l’un des plus ovationnés de la soirée. Le Pharaon d’Erwin Schrott vise juste et bien, orageux et belliqueux, en particulier dans la profondeur et la naissance des notes, et Nicolò Donini signe un Osiride en excellente forme vocale. On a en revanche de la peine pour le ténor Andrew Owens, scéniquement falot, commençant la soirée difficilement audible, et trébuchant au deuxième acte pour ne plus vraiment se relever. La voix craque et pense davantage à l’instinct de survie note à note – sans tenir compte du rythme – qu’à la globalité des phrases. Alexey Tatarintsev garde une certaine poigne pendant toute la représentation, le franc Matteo Roma se fait parfois légèrement gober par ses lignes, l’émouvante Monica Bacelli interprète une conciliante Marie.

Aujourd’hui, comme en 1827, le choc musical amène Moïse et Pharaon vers les sommets de la pyramide. Un KO musical comme on en reçoit peu.

Thibault Vicq
(Pesaro, 9 août 2021)

Moïse et Pharaon, de Gioachino Rossini, à la Vitrifrigo Arena (Pesaro) jusqu’au 19 août 2021

Crédit photo © Rossini Opera Festival

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