John Nelson et l’OPS défendent avec brio le Roméo et Juliette de Berlioz

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Hector Berlioz était déjà punk en son temps, donc même les commandes qu’il honorait enchaînaient parfois plus d’audaces que son temps ne le lui « autorisait ». L’écriture de Roméo et Juliette lui ayant été facilitée par un don surprise de Niccolò Paganini, rien n’a pu brider sa géniale inventivité pour adapter en musique les rixes véronaises entre les deux familles rivales aux humeurs abasourdies, ainsi que les intensités qui l’animaient lui-même. En résulte une « symphonie dramatique » en sept grands mouvements, dans lesquels les voix solistes ou choristes se mêlent (parfois) à la foule instrumentale. Les formes d’expression rejoignent la musique à épisodes qu’il avait abordée dans la Symphonie fantastique neuf ans plus tôt, la super-composante chantante en plus : l’unique incarnation humaine de l’histoire se trouve en Frère Laurent, tandis que deux narrateurs commentent l’action. Car ce Roméo et Juliette est un carrefour : le chœur hérite de Gluck, alors que Wagner, admiratif, prendra un peu des chromatismes distendus de « Roméo seul » et de la « Scène d’amour » pour Tristan et Isolde. Berlioz signe à la fois une analyse de la pièce de Shakespeare et une description musicale de faits choisis, dans une orchestration prête à tous les excès et minimalismes. Les « Combats » fugués de l’introduction, avec leurs mordants aux cordes, ne semblent même pas faits pour sonner parfaitement ensemble ! Le grand bal chez Capulet ressemble plus à une rave sauvage qu’à une fête galante. Le « Serment » final, prêché par Frère Laurent, relève du Dies irae, transmis par un homme de Dieu observant les ravages de la destruction. Partout, les crescendos aspirationnels traversent la partition, au milieu du dénuement de pensées éparses ou furtives.

Les violoncelles de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg (OPS) sont parmi les plus exposés de cette aventure métaphysique : ils incarnent les basses et le socle psychologique des personnages, jusqu’au désarçonnant « Roméo au tombeau des Capulet », s’achevant sur une cadence parfaite de pizz sans autres instruments accompagnateurs. Le pupitre s’exprime dans un firmament de couleurs, dans une souplesse sans gonflement de la matière, dans une unité remarquable, aligné derrière la clarté du chef d’attaque. On pourrait aussi s’épancher sur la formidable manivelle à énergie des altos, sur les bassons invocateurs ou sur les deux clarinettes superbement feutrées. En fait, toute la formation s’adonne à cœur joie à ce répertoire, et convoque le charme constant plutôt que de jouer cartes sur table. Des équipes se forment entre les instrumentistes pour mieux agencer le décor, les taches d’encre instrumentale sont absorbées par le buvard texturé d’alliés musiciens. Le chef John Nelson, dont les Troyens avec l’Orchestre philharmonique de Strasbourg ont fait date en 2017 en concert comme en disque (suivis par La Damnation de Faust deux ans plus tard), le retrouve ici comme dans un jeu de construction, où la phrase se construit et se démolit d’une manière très fluide. Passion charnelle et mentale dans le duo de Roméo et Juliette, étrangeté éthérée du scherzo de la Reine Mab : l’ambivalence est de mise, et même quand tout semble disjoint, il parvient à réconcilier les couples en qualité de maître de cérémonie. Il garde la distance du « conte », mais n’oublie pas la réalité des sentiments ou la volonté du rêve. John Nelson ne fait pas de traité musicologique à partir d’ostentation de tonalités, il fait remporter la mélodie tout en conservant, dans la structure et les textures, la nécessité de la symphonie.

Le Chœur Gulbenkian et le Chœur de l’Opéra national du Rhin, respectivement préparés par Jorge Matta et Alessandro Zuppardo – avec autant de ferveur ! –, restituent des lignes croisées de l’ordre du surnaturel et de la submersion. Ils se relaient avec les vents comme un seul instrument à timbres multiples, et modélisent toutes les possibilités de végétalisation bigarrée d’un paysage en friche, avec la profondeur d’un son venu d’ailleurs. Joyce DiDonato offre, mais retient beaucoup dès qu’elle en dévoile trop, et les limites de la voix ne lui permettent pas d’aller au bout des humeurs de ses lignes. L’exaltation du verbe habite Cyrille Dubois, toujours prompt à porter la note sur un plateau et à partager généreusement les dénivelés de ses phrases. Christopher Maltman, à la diction tout aussi parfaite, est un porte-parole en porte-voix, grâce à un médium corpulent et à d’impressionnants aigus inquisiteurs. Son Frère Laurent déchaîne les puissances intérieures, à l’image d’une soirée qui aura fait honneur à la forme unique de cette œuvre inclassable.

Thibault Vicq
(Paris, 10 juin 2022)

Crédit photo (c) Thibault Vicq

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