Chronique d'album : La Damnation de Faust chez Erato

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En 2017, le Palais de la Musique et des Congrès de Strasbourg donnait un concert d'anthologie des Troyens, qui faisait l'objet d'un enregistrement paru ensuite dans un impressionnant coffret faisant aujourd'hui figure de référence (édité chez Erato). La même équipe de production réitère en cette année 2019, toujours avec Berlioz mais cette fois autour de La Damnation de Faust : en avril dernier, l'oeuvre était donnée à l'occasion de deux concerts grandioses (confiés à la baguette de John Nelson, en compagnie de Joyce DiDonatoMichael SpyresNicolas Courjal et Alexandre Duhamel) et de nouveau, la soirée donne lieu à un enregistrement.

À nouveau, la maison de disque propose un très beau coffret, rappelant indéniablement le précédent dans son esthétique, y compris dans son iconographie. Si nous ne retrouvons pas le « puzzle » des différents disques du premier opus, cette nouvelle édition propose ici deux disques auxquels s’ajoute un DVD, et nous ne boudons pas notre plaisir à la vue de ce très bel écrin qui renferme une fois encore un indéniable trésor. Outre l’enregistrement en lui-même sur lequel nous allons revenir plus bas, nous trouvons à nouveau un livret conséquent (148 pages) dans lequel le lecteur trouvera de quoi satisfaire sa curiosité. Au texte de l’œuvre présent en trois langues (français, anglais et allemand) s’adjoint une note de John Nelson lui-même expliquant son amour pour cette œuvre ainsi que cette « musique presque impossible de difficulté et dont l’infinie diversité n’a jamais été égalée ». Il y explique également pourquoi, selon lui, La Damnation de Faust est davantage une œuvre à donner en concert plutôt que mise en scène : « une représentation scénique, après tout, limite le public à une seule vision ; un interprétation en concert permet à deux mille personnes de visualiser l’œuvre de deux milles manières différentes ». En plus des textes, le livret accompagnateur compte plusieurs photos des répétitions ainsi que des concerts, permettant de s’imprégner davantage de ces soirées.

Le DVD, d'une durée d'environ 40 minutes, offre quant à lui sept extraits permettant d’apprécier non seulement les voix mais aussi l'esthétique des concerts qui font appel à des choeurs et à un orchestre important. De plus, il est toujours savoureux de voir les protagonistes habiter leurs personnages, tantôt pour le côté sombre et malicieux de Méphistophélès, tantôt pour celui touchant, voire bouleversant de Marguerite – exceptionnelle ici.

Les noms de la distribution font par ailleurs écho aux Troyens puisque nous retrouvons Joyce DiDonato, Michael Spyres et Nicolas Courjal sous la baguette de John Nelson, tous entendus dans l’opus précédent cité. Seul nouveau venu ici : Alexandre Duhamel dans le rôle de Brander. Autant dire que l’affiche à elle seule promet des interprétations d’une qualité exemplaire, et que cette promesse est amplement tenue. Nous retrouvons ainsi avec plaisir Michael Spyres en Faust, rôle dans lequel nous l’avions entendu à Angers en 2017. Il renouvelle l’exploit et va même encore au-delà dans cet enregistrement où son Faust au timbre lumineux et soyeux, teinté de mélancolie propre au personnage, tient en haleine jusqu’à la dernière note. Le personnage est solidement campé, tout en nuances, oscillant quand il le faut entre fragilité et force romantique. Indéniablement, il est Faust. Face à lui, il retrouve l’ancienne Didon de son Enée passé, Joyce DiDonato, dont les talents de tragédienne ne sont plus à prouver et qui habite pleinement le personnage de Marguerite. Amoureuse à souhait, sans jamais sombrer dans un excès malvenu, elle déchire l’âme lors de son célèbre air « D’amour l’ardente flamme ». Quant au rôle ô combien central de Méphistophélès, il incombe à Nicolas Courjal qui le sert avec délice. De sa basse puissante et corsée, il dresse un Malin à la fois ténébreux et solaire, imposant de toute sa sombre majesté dans une prononciation exemplaires qui surpasse encore celles de ses collègues pourtant déjà des plus excellentes. Les « hop » vindicatifs du galop final déversent une énergie machiavélique et entraînante. Enfin, Alexandre Duhamel est un luxe en Brander.

Il serait toutefois injuste de ne pas s’arrêter un instant sur les formidables et nombreuses interventions du Coro Gulbenkian, des Petits Chanteurs de Strasbourg et de la Maîtrise de l'Opéra national du Rhin. La partition leur offre en effet diverses occasions de déployer leurs talents multiples, tour à tour foule étudiante, paysans, ivrognes dans une taverne, gnomes, sylphes ou démons pour ne citer qu'eux. Chaque groupe possède sa propre identité, tonitruants pour certains, plus doux pour d’autres, comme dans l'air « Dors, dors heureux Faust », ou encore délicieusement nasillards pour le « Amen » de la Fugue sur le thème de la chanson de Brander. Rarement on aura entendu un ensemble aussi bien réussir à différencier les différents rôles qui l’animent ! Quant à l’Orchestre philharmonique de Strasbourg, il se montre magistral sous la direction d’une excellence superlative de John Nelson. Il joue avec les pupitres comme un peintre avec les couleurs, déversant de riches nuances de gris dans les heures sombres du livret, de pétillantes notes chromatiques dans les moments plus joyeux, de douces aquarelles dans les duos d’amour, ou encore un lit douillet pour l’air de Marguerite dans lequel nous nous lovons également à son écoute…

Pour conclure, si Les Troyens rencontrèrent un vif succès et s'imposent désormais comme une référence discographique, gageons que cette Damnation de Faust suivra le même chemin et mérite elle aussi l’adjectif d’« anthologique ». A (s’)offrir d’urgence et à mettre entre toutes mains et oreilles !

Elodie Martinez

Artistes présents sur l'enregistrement :

Faust : Michael Spyres
Méphistophélès : Nicolas Courjal
Marguerite : Joyce DiDonato
Brander : Alexandre Duhamel

Coro Gulbenkian
Chef de choeur : Jorge Matta

Petits Chanteurs de Strasbourg et de la Maîtrise de l'Opéra national du Rhin
Chef de choeur : Luciano Bibiloni

Orchestre Philharmonique de Strasbourg
Direction musicale : John Nelson

 

 

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