Seize étoiles pour des Troyens d’anthologie à Strasbourg

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Il s’agissait là d’un concert extrêmement attendu, « l’événement musical de l’année » d’après l’affiche, et même de « ces dernières années » (au moins à Strasbourg) d’après le discours donné en ouverture. Comme pour chaque événement porteurs de grandes promesses, la peur de la déception est proportionnelle aux espoirs et le risque s'avère finalement énorme. Face à ce plateau démultipliant les étoiles, l’attente était donc immense et fut amplement comblée.   


Chœurs des Troyens ; © Grégory Massat

Sur le papier, on comprend que les éditions Warner aient décidé de profiter de ces deux dates pour en réaliser un enregistrement qui, assurément, sera une véritable référence pour les décennies à venir : la distribution exceptionnelle confère à chaque personnage une qualité rare, y compris pour les rôles secondaires. Ajoutez à ces seize solistes que les scènes lyriques s’arrachent pas moins de trois chœurs (les chœurs philharmonique de Strasbourg, de l'Opéra national du Rhin et du Badischer Staatsoper), un Orchestre Philharmonique de Strasbourg renforcé ainsi qu’un chef d’exception, John Nelson, et vous obtiendrez pas moins de 350 artistes pour porter l’œuvre colossale que sont Les Troyens de Berlioz jouée ici en intégralité (incluant donc La prise de Troie et Les Troyens à Carthage). Une version d’anthologie, tout simplement.

L’histoire du chef John Nelson et des Troyens remonte à 1974 au Metropolitan Opera lors de sa première apparition dans cette salle mythique, lorsqu’on lui demanda de remplacer Rafael Kubelik. Quarante-trois années d’expérience ont passé depuis, culminant samedi et lundi derniers dans cette direction magistrale, de la première à la dernière minute de ces quelques cinq heures environ (entractes comprises) : le chef parvient à maintenir un sens de la mesure aguerrie, jouant de la polyphonie comme de l’intimité, déployant les chœurs et l’orchestre de toute leur puissance, les réduisant au minimum pour le duo d’amour d’Enée et de Didon ou bien jouant avec l’intensité et la tension de la partition de même qu’avec chacune de ces lignes qu’il maîtrise indéniablement. Cette partition que l’on qualifia longtemps d’injouable est ici parfaitement donnée et c’est à bout de bras que le maestro la présentera au public lors des applaudissements finaux.

Richard Rittelmann est le premier soliste à intervenir après la vague puissante des chœurs ayant déjà tout balayé sur son passage. Il fait malheureusement les frais (si tant est que l’on puisse employer ce terme ici vu la qualité globale de chacun des artistes) du décalage que l’on ressent de passer des 80 choristes sur scène à une voix seule, mais c’est bien là naturel et il est impossible d’en être autrement avec cette intervention. C’est ensuite au tour de Cassandre, ici Marie-Nicole Lemieux, de se faire entendre. Avant même que le chant ne débute, le visage de la cantatrice est fermé, comme rongé de l’intérieur, tel son personnage. Ainsi, sans avoir encore ouvert la bouche, elle est déjà Cassandre et le restera de bout en bout, offrant voix, chair et âme à la sœur d’Hector. Ses lèvres trembleront, et l’on oublie vite qu’il ne s’agit là que d’un concert tant l’incarnation est intense, allant jusqu’à se frapper lorsque viendra l’heure de se donner la mort. La voix est quant à elle celle qu’on lui connait et qui fait la réputation de la contralto / mezzo-soprano, atteignant naturellement les aigues tout en offrant ces graves exceptionnelles dont elle sait ne pas abuser malgré leur beauté et leur profondeur veloutée. Les larmes couleront après la première partie, au moment des saluts, nous laissant voir une Marie-Nicole Lemieux vidée, semblant avoir plongé jusqu’au plus profond d’elle-même pour y chercher tout ce qu’elle pouvait donner. Le public, frustré de ne pas avoir pu applaudir la cantatrice plus souvent (enregistrement oblige) se déchaîne ici, se levant, lui faisant un véritable triomphe amplement mérité. Une immense Cassandre est née.

Stéphane Degout offre à Chorèbe une présence et son timbre de voix délicat (qui ne manque pas pour autant de projection), formant avec sa partenaire québécoise un couple superbe. Amoureux, il lance un implacable « Je ne te quitte pas », scellant son destin. Jean Teitgen est pour sa part un fantôme d’Hector dont la voix cuivrée et profonde sort des abysses depuis l’embrasure d’une coulisse avant de faire de même pour le rôle de Mercure. On regrette seulement que Berlioz ne lui ait pas accordé davantage de phrases !

Michael Spyres apparaît déjà dans cette première partie et pose son Enée avec aisance. Ce rôle est un défi quasi inhumain tant il est difficile d’en chanter l’intégralité de la partition avec les difficultés qu’elle contient et l’énergie qu’elle requiert d’un bout à l’autre. Si l’on ajoute à cela le fait de chanter le rôle deux fois en moins de 48 heures d’intervalle, on ne peut être qu’admiratif devant la prestation du ténor américain qui, certes, fatigue très légèrement sur les dernières notes, mais offre une ligne de chant phénoménale, principalement placée entre tête et poitrine sans rupture aucune et sans délaisser les élans héroïques et leurs éclats. De plus, il s’agissait là du deuxième concert et la voix moins éclatante en finale ne dessert pas forcément le personnage, alors déchiré et écrasé sous le poids du Destin et du Devoir qui le contraignent à quitter celle qu’il aime.  


Chœurs des Troyens ; © Grégory Massat

A ses côtés son fils, Ascagne, dont le peu de répliques suffisent à Marianne Crebassa pour démontrer (s’il le fallait) toute sa puissance et son aisance dans ce registre. Une fois encore, on regrette de ne pas entendre davantage ce personnage. Philippe Sly (futur Don Giovanni à Aix-en-Provence) donne sa voix à Panthée, tandis que Nicolas Courjal est un Narbal des plus majestueux, impressionnant par la portée de sa voix de basse, effrayant dans sa fureur envers les Troyens responsables de la mort de sa reine Didon. Cette dernière apparaît sous les traits de Joyce DiDonato, phénoménale, impérieuse malgré un vibrato trop prononcé dans les premières notes. Elle puise en elle et nous fait voir une reine heureuse, puis déchirée par un amour qu’elle se refuse avant de basculer en amante éperdue pour finalement sombrer dans la fureur et le désespoir. Sa sœur Anna, Hanna Hipp, est quelque peu en retrait mais met toute son aide et son amour au service de Didon, s’alliant à la fureur de Narbal dans leurs imprécations finales.

N’oublions pas cependant le Iopas de Cyrille Dubois qui offre une voix toute en hauteur et en poésie, même si nous n’aurions pas été contre un tout petit peu plus de projection (tout en conservant cette fausse fragilité posée, ce qui est un petit peu compliqué et fort difficile à obtenir, il faut en convenir), ainsi que le Hélénus et le Hylas de Stanislas de Barbeyrac dont la sonorité est bien présente et qui illumine dans la chanson du marin. Le duo de Jérôme Varnier (formidable Cardinal de Brogni en février dernier dans La Juive à l’OnR) et Frédéric Caton, bien qu’étant un moment léger réunissant deux personnages plus que secondaires, n’a rien à envier à la qualité des autres solistes. Citons également le Priam de Bertrand Grunenwald ou encore Agnieszka Slawinska en Hécube qui viennent clôre cette distribution de seize étoiles qui, en deux soirs, ont offert une version des Troyens qui fera date, de même que l'album qui en résultera et que l'on attend déjà avec impatience.

Elodie Martinez

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