À l’Opéra de Dijon, Don Pasquale rend accro

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Se sentir happé par une occupation sans voir le temps passer, ce bel instant… Comprenez les enfants qui n’entendent pas les appels insistants de leurs parents pour venir manger lorsqu’ils sont plongés dans un jeu vidéo, un livre, un dessin, un film... Rendez-vous compte du déchirement d’un moment guidé par le plaisir vers une trivialité qui l’en éloigne. Imaginez cette unité des dimensions avec l’individu, ne faire qu’un avec ce paysage abstrait du plaisir qui écarte la réalité extérieure. Même si vous ne parvenez pas à vous figurer cet état de transe soft et incontrôlée, le nouveau Don Pasquale de l’Opéra de Dijon saura vous le rappeler. Car il y avait fort longtemps qu’un spectacle ne nous avait paru aussi complet et accompli (oserions-nous dire « parfait » ?).

Rater un Don Pasquale est-il vraiment possible ? Peut-être, si l’on s’obstine à dévier de la géniale mécanique de l’œuvre. Mais ne tentons pas de trouver des circonstances atténuantes à notre euphorie ! Une mise en scène de cette précision, qui parle en ne dévoilant à aucun moment ses engrenages dramaturgiques, qui se vit sans la sensation d‘assister à une représentation, qui s’anime d’un grain de folie érigé en normalité, qui donne chair à la musique et au livret tout en y adjoignant un propos de notre temps, autant dire que la synchronicité atteint un extraordinaire paroxysme. Amelie Niermeyer tire ainsi profit de beaux décors années 70 sur plateau tournant, et met son inventivité débordante au service d’un travail jubilatoire qui par ses excès de sucre, de (faux) réalisme de telenovela et de non-sens construit sa propre mythologie. En repositionnant sans cesse au bon endroit le référentiel de l’émotion véritable, elle tient toujours tête à cette pente savonneuse à références multiples qui déplace la réalité du propos. Naît alors un arc-en-ciel du rire, à partir des archétypes, du comique de situation, de la complétude sociale, de la ressemblance que les personnages pourraient avoir avec nous-mêmes. Rien n’est oublié, des domestiques silencieux mais observateurs au polyamour de Norina, en passant par le vieillissement de Don Pasquale et le bagout du Docteur, le tout dans un espace qui n’aurait pu être mieux usité !

La distribution est tout aussi impressionnante. Nous retrouvons Laurent Naouri dans le rôle-titre aussi en forme qu’à l’Opéra de Tours en janvier 2021. Il part du théâtre pour composer le rythme vocal et les respirations, tout en gardant une poigne de fer sur la phrase. Hilarant de bout en bout, il définit le début et la fin de ses segments, et en ponctue le contenu comme un sprechgesang donizettien qui s’associe à la perfection à l’art de l’opera buffa. Don Pasquale se sent patriarche, Laurent Naouri en garde dans le chant l’élégance courtoise du tigre, le flegme oisif, et la désorientation face au choc des générations avec Norina. Celle-ci dépasse pleins phares le cahier des charges de la vivacité d’esprit et d’inflexion avec la très enthousiasmante Melody Louledjian (que nous interviewions en début d’année), qui jongle avec la virtuosité des vocalises pour se plonger corps et âme dans le jeu de la vie. Sa virevoltante performance en cyclone de serpentins offre une nouvelle saveur aux valses et sauts de notes, et sculpte avec fluidité dans le relief escarpé des modulations. Après sa Traviata limougeaude à Ibiza, Nico Darmanin a « juste » à changer de short de bain pour ce Don Pasquale dijonnais. Le legato touffu sert une ligne déterminée et kaléidoscopique, d’amour bien sûr, mais aussi avec des incursions ponctuellement dramatiques qui touchent au cœur, sans discontinuer. Avec lui, une cartographie complète des sentiments est à l’œuvre. Le Docteur d’André Morsch, déjà apprécié à la Staatsoper Stuttgart en 2018, est une cure pour l’ouïe et les spectateurs friands de théâtre. Ses horizons phrasés et matelassés se transforment en aurores boréales, le timbre noisetté génère des textures magnétiques se mariant sans mal aux autres voix. Du sémillant Chœur de l’Opéra de Dijon, aux questions-réponses très maîtrisées, se distingue le Notaire précis (et excellent comédien) de Jonas Yajure.

L’Orchestre Dijon Bourgogne est en grande confiance sous la baguette de Débora Waldman. Les basses et les percussions, d’abord moteurs de la partition, à la manière de flèches qui portent l’ensemble des instrumentistes vers l’avant, tendent à prendre une moindre part aux équilibres vers la fin de la représentation. C’est le triomphe des lignes aiguës, de la liberté de Norina, qui succède à des accalmies faisant lire arpèges et accompagnements divers entre les lignes. La cheffe prend un soin tout particulier à dessiner les phrases romantiques et piquantes, à la manière d’une narratrice complémentaire riches en confessions de didascalies. Les lignes supérieures s’emplissent parfois de gravité insoupçonnée pour revenir à du bouffe de la déférence et de l’intelligence.   

Ruez-vous sur ce captivant Don Pasquale de jeu, de voix et d’images ! Vous oublierez aussi l'heure du dîner.

Thibault Vicq
(Dijon, 10 mai 2022)

Don Pasquale, de Gaetano Donizetti, à l’Opéra de Dijon (auditOrium) jusqu’au 15 mai 2022

Crédit photo © Mirco Magliocca

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