Amina Edris et Nico Darmanin, étoiles des nuits de La Traviata à l’Opéra de Limoges

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En 2004, David Guetta sortait son deuxième album, comportant les titres Money, The World Is Mine, Used To Be The One et Time. S’il n’est pas certain que le teufeur d’Ibiza se soit inspiré de La Traviata pour consolider son disque, ces pistes s’accordent bien au beat narratif du destin de Violetta et Alfredo. En 2022, dans une nouvelle production de l’Opéra de Limoges, le chef-d’œuvre de Verdi d’après Alexandre Dumas fils se retrouve propulsé sur l’île des Baléares pour trouver une résonance contemporaine à l’effusion festive et superficielle de la haute société parisienne des années 1840. La metteuse en scène Chloé Lechat (que nous avons interviewée avant le spectacle) choisit de recontextualiser l’intrigue en ajoutant deux personnages, qui investissent un bout de plateau au cours des trois actes : la sœur d’Alfredo (dont les conditions de mariage forcent la séparation de son frère et Violetta) et la mère de Giorgio Germont (symbole du matriarcat pesant sur les deux générations suivantes). Au I, les escort girls sont au cœur de l’attention – notamment sur un Libiamo réussi car dérangeant, représentatif d’une quête aveugle de plaisir – dans la villa de Violetta, elles servent à « meubler » le regard des hommes. Tout est dit par la maîtrise de la masse humaine et le jeu de regards millimétré. Au II, un sanatorium aux costumes étonnamment laids fait baisser la tension (ou l’attention, au choix), les personnages ne parvenant pas à trouver l’humanité suffisante dans les longs duos. Après une soirée déguisée bien menée chez Flora, le III voit les potes de soirée de Violetta se succéder dans sa chambre (sans même regarder la mourante) pour se servir dans une exhaustive collection de chaussures. Il manque juste plus de liant et de substance théâtrale au deuxième acte pour aboutir à une démonstration complètement cohérente.


La Traviata - Opéra de Limoges © Steve Barek

Au milieu de cette jet-set décomplexée, Amina Edris et Nico Darmanin forment un couple de scène d’une vitalité hors norme. Le ténor chante une sorte de combat pacifique perpétuel avec un cœur dépourvu d’amertume. La santé olympique de son Alfredo s’éclaire sans ostentation d’un praliné soyeux du son et d’un vibrato chaleureux. Son extériorité cristalline, directe et atteignable, à portée de mots, contraste avec l’intériorité de la soprano. Celle-ci dévoile les tâtonnements psychologiques de Violetta dans l’enveloppe corporelle de celle qui sait ce qu’elle veut. « Mon corps souffre, mais mon âme est sereine », dit-elle à l’acte III ; c’est exactement ce qui s’entend. La magnifique densité baladeuse de la matière vocale en dit énormément sur les phases de réflexion du personnage, notamment dans un « E strano! - Ah, fors'è lui » sondant une mirifique palette de nuances. L’intensité des aigus résonne avec la profondeur que la ligne suscite. « Addio del passato » s’illumine à travers la demande d’un pardon qui ne changera plus rien à sa destinée. Les deux chanteurs suivent deux chemins, si différents et en même temps si naturellement faits pour s’unir.


La Traviata - Opéra de Limoges © Steve Barek

Sergio Vitale, remplaçant son collègue Francesco Landolfi depuis la répétition générale du spectacle, est prédisposé à incarner l’autorité de Germont père. Il a indubitablement le métier, mais pèche parfois par un souffle qui l’empêche de capter l’attention jusqu’au bout de la phrase, et donc de garder un cap d’incarnation constant. Yete Queiroz fait une Flora large et puissante, Séraphine Cotrez s’attache agréablement à habiter la douceur d’Annina. Matthieu Justine, magnétique, complète également la distribution avec les solides Francesco Salvadori, Frédéric Goncalves et Guy Bonfiglio.

Si le Chœur de l’Opéra de Limoges a tendance à être trop présent malgré un esprit de corps à saluer, l’Orchestre de l’Opéra de Limoges, autre force de la maison, tire avec beaucoup de talent le fil des sentiments musicaux. Robert Tuohy, les pieds sur terre, le geste droit et précis, en fait usage pour figurer l’horlogerie sensible de la partition. Il traduit la brillance des opales, le toucher des tissus et l’oppression latente vécue par Alfredo et Violetta. Lui aussi excelle à mélanger les textures irréconciliables, et donne tour à tour la parole à tous les éléments dynamiques verdiens qui n’ont pas toujours l’occasion de s’exposer sous les projecteurs. Le chef n’a besoin que d’une phrase pour emporter l’oreille au bord de la Méditerranée ou au cœur de Paris. David Guetta n’a qu’à bien se tenir !

Thibault Vicq
(Limoges, 8 février 2022)

La Traviata, de Giuseppe Verdi, à l’Opéra de Limoges jusqu’au 12 février 2022

Crédit photo © Steve Barek

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