Une mémorable Walkyrie à l'Auditorium de Bordeaux

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Les versions semi-scéniques réussissent décidément très bien à l’Auditorium de Bordeaux, et après un magnifique Don Carlo en 2016 et une magistrale Elektra il y a tout juste un an, c’est au tour de La Walkyrie de remporter - in loco - un triomphe comme on n’en voit pas tous les jours. Comme on le sait, une soirée d’opéra réussie, ce n’est rien d’autre que la fusion parfaite entre une proposition scénique, des voix et un orchestre, et le miracle s’est bel et bien produit ce soir. Le travail de la metteure en scène Julia Burbach est surtout celui de son collaborateur vidéaste Tal Rosner, puisque les projections vidéos sont omniprésentes ici, relayées par un immense écran encadré de deux miroirs de même dimension, qui font eux-mêmes écho aux trois plaques de guingois posées au sol, seuls éléments d’une sobre scénographie signée par Jon Bausor. D’abord figuratives (images de loups et d'animaux divers, de forêts obscures et autres montagnes escarpées...) au I, les images deviennent ensuite plus abstraites, voire  carrément psychédéliques, avec des couleurs saturées qui agressent même parfois la rétine quand elles se succèdent à un rythme effréné... mais sans jamais faire obstacle, cependant, à l’expression du drame intime des personnages.

Un superbe plateau amplifie l’impact visuel. On y privilégiera l’étonnant Siegmund du ténor afro-américain Issachah Savage qui nous avait tant impressionnés en mars dernier au Théâtre du Capitole en Bacchus (Ariadne auf Naxos). Le timbre est d’une splendide couleur (claire) sur tout le registre, la voix s’envole vers l’aigu avec une aisance déconcertante, les forces sont inépuisables, le style est de premier ordre. La silhouette est certes un peu lourde, mais l’engagement persuasif de l’acteur fait vite oublier ce handicap : dans le paysage wagnérien, c’est une révélation ! Il en va de même pour la Sieglinde de la canadienne Sarah Cambidge qui génère, tant par son jeu que son chant, une extraordinaire émotion, avec une voix ronde et puissante à la fois, frémissant autant de crainte que de désirs sous les caresses de Siegmund. Admirée dans la production précitée d’Elektra (où elle tenait le rôle-titre), la soprano suédoise Ingela Brimberg accomplit un sans-faute en Brünnhilde : voix tranchante à l’aigu d’une justesse sans faille (enfin un « Hojotoho » en place !), héroïne pleine d’assurance à son entrée, puis féminine et vulnérable au III. Toujours aussi autoritaire (malgré une petite baisse de régime au III), le russe Evgeny Nikitin (plus baryton que baryton-basse) déploie également une touchante humanité dans les adieux à sa fille (superbe « Lebwohl » !). Inoubliable Vénus dans le Tannhäuser en français donné à Monte-Carlo il y a deux saisons, la mezzo bordelaise Aude Extrémo a fière allure dans sa robe-fourreau en cuir rouge, Fricka aussi vindicative qu’agressive, dotée de graves aussi profonds que d’aigus acérés. Enfin, les huit Walkyries forment un ensemble homogène, aux côtés de l’excellent Hunding de la basse slovaque Stefan Kocan qui complète cette irréprochable équipe.

A la tête de la formidable phalange qu’est l’Orchestre national Bordeaux Aquitaine, son directeur musical Paul Daniel confirme - après son passionnant Tristan und Isolde ici-même en 2015 - ses affinités avec le répertoire wagnérien. Sa lecture de la partition de Richard Wagner est un modèle de lyrisme et d’équilibre, sa baguette laissant éclater un véritable maelström sonore qui, plus encore qu’une manifestation de la nature, fait montre d’un incroyable pouvoir d’émotion.

La veille de cette dernière représentation, Marc Minkowski annonçait une saison 19/20 où se succèderont les plus grands gosiers de la planète lyrique, à l’instar de Jonas Kaufmann et d'Anna Netrebko notamment…

Emmanuel Andrieu

Die Walküre de Richard Wagner à l’Auditorium de Bordeaux, le 23 mai 2019

Crédit photographique © Eric Bouloumi

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