Une Elektra d'anthologie à l'Auditorium de Bordeaux

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La saison 17/18 de l’Opéra National de Bordeaux ne pouvait finir de manière plus magistrale qu’avec cette Elektra à l’Auditorium de la ville, d’où le public girondin est sorti sonné. Réduite à deux estrades en demi-cercle et deux parois blanches servant d’espace d’entrée ou de sortie aux protagonistes, la mise en espace de Justin Way repose donc ici sur le contrôle de l’allure générale des chanteurs, par bonheur tous excellents comédiens. Le décor donne très peu à voir, et tout son intérêt réside, justement, dans l’intensité de ce très peu. Le trop plein de haine ou d’espoir qui les habite reste toujours prisonnier de barrages qui vacillent mais ne cèdent pas. Ou comment tout est dit avec une simple (mais pertinente) direction d’acteurs...

Après avoir incarné le rôle de Crysothémis l’été dernier au Festival de Verbier, Ingela Brimberg se confronte cette fois au rôle-titre, et soulève à nouveau l’enthousiasme, en réunissant toutes les qualités vocales et physiques exigées ici. Se jouant sans le moindre effort d’une tessiture inhumaine, cette voix hors du commun, puissante et tranchante comme un couperet, est de surcroît parfaitement maîtrisée, s’autorisant de véritables nuances dans les retrouvailles avec Oreste. L’adéquation physique et dramatique à l’héroïne mythologique revue par Richard Strauss et Hugo von Hofmannsthal est par ailleurs stupéfiante de vérité. Elle récolte un légitime triomphe personnel au moment des saluts.

Sa compatriote Ann-Marie Backlund est une Chrysothémis rayonnante : son soprano aux aigus solaires se coule avec délices dans une musique qui semble écrite pour elle, et elle investit sa partie de toute la pureté et la féminité requises. A 74 ans, Dame Felicity Palmer est tout simplement un miracle vocal en Clytemnestre : sans la moindre once de vibrato, la mezzo britannique n’hésite pas à puiser dans ses ultimes ressources pour chanter chaque note de son personnage, et force l’admiration en se refusant la facilité du cri ou du parlando, brossant un portrait fascinant de cette figure hors du commun. Ses feulements et hurlements à l’annonce de la (fausse) mort d’Oreste glacent les sangs. Même pertinence côté masculin, à commencer par l'impressionnante basse israélienne Gidon Saks : grâce à sa voix venue des profondeurs, Oreste redevient un personnage tragique, porteur de fatalité. Quant à Christophe Mortagne (Egisthe), sa voix saine est plus qu’appréciable dans un rôle où les pires débraillements sont habituellement tolérés. Enfin, la même marque d’excellence touche tous les « petits » rôles : Paul Gaugler en Jeune serviteur, Christian Tréguier en Vieux serviteur ainsi qu’une Surveillante (Aurélia Legay) et cinq Servantes (Aude Extrémo, Salomé Haller, Julie Pasturaud, Cyrielle Ndjiki Nya, et Mireille Delunsch) de haut vol.

En fosse, Paul Daniel met en valeur l’exceptionnelle qualité d’un Orchestre National Bordeaux Aquitaine en état de grâce, avec une couleur presque viennoise des cordes dans l’expression de la volupté. La troublante perversité de la musique de Strauss est de bout en bout au rendez-vous, culminant dans un finale qui laisse le spectateur anéanti !

Emmanuel Andrieu

Elektra de Richard Strauss à l’Auditorium de Bordeaux : les 29 mai, 1er et 3 juin 2018

Crédit photographique © Vincent Bengold

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