Toulouse révèle l'Ariane à Naxos lumineuse de Michel Fau

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Production très attendue de sa saison, le Théâtre du Capitole propose actuellement une Ariadne auf Naxos mise en scène par  l'homme de théâtre Michel Fau et qui sera par ailleurs suivie prochainement par une autre nouvelle production, cette fois-ci d’Ariane et Barbe-Bleue de Dukas. Dans l’œuvre de Strauss donnée ce mois-ci (en coproduction avec l’Opéra orchestre de Montpellier Occitanie), le metteur en scène livre une amusante vision de l'oeuvre, sans pour autant sombrer dans un comique hors-sujet pour cet opéra, qui joue sans cesse avec le double sens et oscille entre tragique et comique. Un très beau travail d’équilibriste qu’il faut saluer.


Ariadne auf Naxos, Capitole de Toulouse ; © Cosimo Mirco Magliocca

Elizabeth Sutphen (Zerbinetta) ; © Cosimo Mirco Magliocca

La première partie, celle du Prologue retraçant l’avant spectacle, dévoile un décor fort intéressant. L’espace y est divisé horizontalement : en bas, la face caché des spectacles avec leurs coulisses, sombres, un amas de chaises stockées… C’est naturellement ici qu’évoluent les personnages des deux troupes, tandis que le majordome se tient en haut, supérieur puisqu’il n’appartient pas à la troupe d'artistes, évoluant sur la scène de son maître, devant un rideau à l’effigie de son blason (dont la devise est « Qui s’y frotte s’y pique »). Le chant se retrouve alors en coulisses alors que la parole reste sur scène.
Amusant inversement des valeurs, auquel s’ajoute le comique non seulement du livret, mais aussi du majordome interprété par Florian Carove qui donne au personnage un ton hautain et vulgaire, montrant toute son exaspération et l’amusement malsain qu'il nourrit à l’annonce des exigences du maître à voir les deux œuvres réunies en une seule. Un peu comme un enfant s’amuserait à torturer des fourmis…

Pour la seconde partie, Michel Fau supprime en toute logique les coulisses pour ne laisser que la scène du haut, tout juste secondée par un espace permettant les apparitions de la troupe comique. Le jeu de lumière de Joël Fabing est à saluer, conférant une vraie dimension et atmosphère supplémentaire aux décors, à l'allure kitsch voulue et assumée de David Belugou (qui signe également les somptueux costumes de la production). La grotte d’Ariane est une grosse tête de Bacchus dont la bouche grande ouverte marque l’entrée, et dont la langue tirée fait figure d’avant-scène pour la soprano. Plus tard, elle s’illuminera grâce à un jeu de guirlandes derrière une Zerbinetta emplumée, laissant apparaître une image de cabaret. Le fantasque est maître mot, sans pour autant être excessif, et l’on s’amuse par exemple de voir les hommes grimés en animaux. Un beau revers à la première partie sous le signe du XVIIe siècle, de Molière et du Roi Soleil, mais qui ne se détache pas pour autant d’une certaine superficialité liée à ce monde de la Cour et de représentation perpétuelle… « Le monde est un théâtre », comme disait un certain Shakespeare, alors qu’un dénommé Jean de La Fontaine écrivait « Le monde est vieux, dit-on : je le crois, cependant / Il le faut amuser encor comme un enfant ». Il semblerait que Michel Fau n’ait rien oublié de cela, entre divertissement et dénonciation de fausse représentation. Une représentation à laquelle, au fond, ne participons-nous pas à notre manière ?


Catherine Hunold (Ariane) ; © Cosimo Mirco Magliocca

Outre la mise en scène, nous avons le plaisir d’entendre un plateau de haute volée avec notamment le Compositeur d’Anaïk Morel (rôle qui devait à l’origine être tenu par Stéphanie d’Oustrac) qui charme pleinement le public. Il faut dire que son personnage ouvre et clôt scéniquement la représentation en se transformant en homme pour commencer et en enlevant sa perruque pour révéler ses cheveux longs pour finir, que son jeu est totalement convaincant, et que la voix est éclatante. Des graves aux aigus, la voix est ample, la ligne de chant est claire et précise, et la mezzo-soprano porte chaque note avec panache. Le maître de musique, Werner Van Mechelen, offre de son côté un baryton généreux, tout en rondeur et savamment projeté, tandis que Manuel Nunez-Camelino est un savoureux maître à danser dans un costume et un jeu haut en couleur ! Quand aux quelques notes, du Perruquier, Pierre-Yves Binard, elle font entendre un baryton appréciable. Enfin comment ne pas tomber par ailleurs sous le charme de la grande dame de la soirée, Catherine Hunold, Primadonna de tous les excès, dont la démarche de profil est à elle seule source d'amusement, tandis que la voix est parfaitement équilibrée. À l'occasion de cette prise de rôle, la métamorphose en Ariane fait de l’excellente comédienne la tout aussi formidable tragédienne : la majesté capricieuse devient une majesté tout court, et la force du personnage se ressent dans sa fragilité. La sensibilité ressort dans la voix, et si les aigus sont puissants, les mediums cuivrés n’en sont pas moins impressionnants. Le duo final est le point d’orgue d'une soirée qui révèle une nouvelle grande Ariane.


Issachah Savage (Bacchus) et Catherine Hunold (Ariane) ;
© Cosimo Mirco Magliocca

Face à elle, le ténor Issachah Savage mérite également des éloges : la voix ample s’envole sans aucune difficulté apparente, ne faisant qu’une seule bouchée – mais délectable – de cette partition difficile de Strauss. Le style est indéniable, le chant est chaleureux, le jeu est clair et maîtrisé, y compris dans la partie du Prologue. N’oublions pas également la Zerbinetta d’Elizabeth Sutphen qui, malgré une projection parfois limitée, parvient à vaincre les vocalises du rôle (même si l’on sent que quelques-unes des notes les plus aigues pourraient être davantage poussées). Côté jeu, on se régale de cette femme légère et dynamique.

Vient ensuite cette myriade de rôles plus « secondaires », comme l’Arlequin de Philippe-Nicolas Martin, le Scaramouche de Pierre-Emmanuel Roubet, le Truffaldino de Yuri Kissin ou encore le Brighella d’Antonio Figueroa qui forment un quatuor masculin soudé aux couleurs riches et variées. Le trio féminin, porté par la Naïade à la voix légère de Caroline Jestaedt, la Dryade sur laquelle elle s’appuie de Sarah Laulan et l’Echo à certains aigus particulièrement enlevés et remarquables de Carolina Ullrich, clôt avec brio un plateau vocal quasi sans faille.

Enfin, autre grand triomphateur de la soirée, l’Orchestre national du Capitole dirigé par Evan Rogister est particulièrement brillant. Le jeune chef se montre d’une infaillible précision, laissant la partition exprimer tout le génie de Strauss sans jamais se laisser emporter et en s’appuyant sur une distribution vocale qu’il sait solide. Peut-être un peu trop, car si l’écoute de la scène est certaine, les voix ont parfois un peu de mal à passer les instruments et l’équilibre n’est pas toujours au rendez-vous. Le résultat final reste un grand plaisir d'écoute, et c’est bien là l’essentiel.

Une nouvelle production qui enchante donc, aux qualités multiples que l’on ne peut qu’applaudir, avec une prise de rôle magistrale pour l’Ariane de Catherine Hunold.

Elodie Martinez
(Toulouse, le 5 mars)

Ariadne auf Naxos au Capitole de Toulouse jusqu'au 10 mars.

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