Un Cav/Pag aux airs de « déjà-vu » à l'Opéra Confluence d'Avignon

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Tous les deux ans, les lauréat(e)s du Concours International de chant de Clermont-Ferrand se voient confié(e)s une mission : confirmer leur talent dans un opéra en version scénique six mois après leur consécration. La 26ème édition du concours, qui s’est tenue en février dernier, débouche cette fois sur une production du fameux diptyque Cavalleria Rusticana et I Pagliacci, que coproduisent pas moins de cinq structures lyriques : les opéras d’Avignon, de Clermont-Ferrand, de Massy, de Reims et le Festival de Saint-Céré ont ainsi joint leurs forces, et c’est la maison provençale qui a l’honneur de proposer en premier les deux ouvrages.

La mise en scène d’Eric Perez ne restera pas dans les annales du théâtre, tant il use et abuse de ficelles vues ailleurs mille fois. Ainsi fait-il précéder le premier opus par le fameux Prologue de Paillasse, et si le procédé n’est pas nouveau, c’est cependant Silvio (et non Tonio, comme c’est traditionnellement le cas) qui s’en charge. Pour le reste, les spectateurs ont droit à une énième mise en abîme de théâtre dans le théâtre, certes à-propos dans Paillasse, mais beaucoup moins dans Cavalleria, dont seule une croix au pied de laquelle se joue une pietà fait écho au livret (photo). Le metteur en scène français impose par ailleurs un jeu scénique outré qui devient vite lassant tellement il manque de naturel et de vérité (un comble pour des œuvres véristes justement !). La seule bonne idée (bien que déjà vue ailleurs également) est de rompre la distance entre salle et plateau : Silvio déclame le Prologue depuis la salle, tandis que Canio y poursuivra les deux amants pour les trucider devant les spectateurs (ébahis) du premier rang…

Bizarrement, c’est le chanteur de stature international (un des seuls à ne pas être issu du concours de chant) qui s’avère le plus décevant. Interprétant à la fois Turridu et Canio, le ténor ukrainien Denys Pivnitskyi peut se taguer d’une voix claironnante, mais le timbre manque singulièrement de stabilité, et il se montre trop souvent fâché avec la justesse. A l’inverse, Chrystelle Di Marco est une révélation, même si elle ne nous était pas inconnue, après sa triomphale Tosca à l’Opéra de Massy la saison dernière. De fait, la jeune soprano française se révèle une Santuzza parfaite d’intensité et de tenue, son immense voix gorgée d’harmoniques emplissant le grand vaisseau qu’est l’Opéra Confluence avec une juste facilité. Solen Mainguené est également une belle surprise en Nedda, avec une voix sonnant idéalement fruitée et facile dans le rôle, et l’on suivra désormais sa carrière aussi. De son côté, le baryton coréen Donyong Noh est à sa place tant en Alfio qu’en Tonio, avec un timbre riche et une émission insolente, mais lui aussi souffre de récurrents problèmes de justesse. Son compatriote Jiwon Song offre plus de satisfactions en Silvio, avec une voix tout aussi impressionnante, mais bien mieux conduite. Le jeune ténor français Jean Miannay laisse une impression très positive en Beppe, comme déjà en septembre dernier lorsqu’il gagnait un prix, dans cette même salle, lors du dernier Concours Opéra Raymond Duffaut Jeunes Espoirs. Enfin, la mezzo d’origine polonaise Ania Wozniak campe une bien séduisante Lola, tandis que sa compatriote Gosha Kowalinska (Mama Lucia) a du mal à contenir son vibrato.

A la tête d’un Orchestre Régional Avignon-Provence en grande forme, le jeune chef brésilien Miguel Campos Neto démontre une impeccable maîtrise du style vériste. Avec des tempi dans l’ensemble plutôt lents, il parvient à varier avec habileté les climats et les dynamiques, en utilisant les rubati pour souligner l’intensité des sentiments et des passions. Il est une autre des bonnes surprises de la soirée !

Emmanuel Andrieu

Cavalleria Rusticana / I Pagliacci à l’Opéra Confluence d’Avignon (mars 2020)

Crédit photographique © Cédric Delestrade

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