Sophie Koch, somptueuse Ariane (de Dukas) au Théâtre du Capitole

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Pourquoi Ariane et Barbe-Bleue, l’unique ouvrage lyrique de Paul Dukas, est-il si rarement mis à l’affiche ? Peut-être parce que la signification poétique du livret de Maurice Maeterlinck est si dense, sa portée philosophique si complexe, qu’il est toujours difficile d’appréhender son message. L’ouvrage est par ailleurs verbeux, avec des paroles finalement indifférentes, et il n’est donc pas facile à mettre en scène, sauf peut-être quand on s’appelle Stefano Poda, puisque Christophe Ghristi a eu la bonne idée de faire appel au fascinant homme de théâtre italien. Cela posé, dans Ariane, la musique est tout, et c’est en elle que le drame s’accomplit. Et sur ce plan, Ghristi a là aussi eu du flair en allant chercher Pascal Rophé, directeur musical de l’Orchestre national des Pays de la Loire et grand spécialiste de la musique du XXe siècle. A l’acte I, le chef français réussit particulièrement bien la scène des pierreries et les six variations du thème, ruisselantes de couleurs. Au deuxième, il illustre à la perfection la transition des ténèbres à la lumière. Comme toujours fascinant, l’Orchestre national du Théâtre du Capitole répond sans défaillance à sa direction précise, le public toulousain associant dans un même élan maestro et instrumentistes au rideau final.

Electrisante Marguerite dans La Damnation de Faust à la Halle aux grains voisine en février dernier, Sophie Koch campe une Ariane souveraine, et se tire avec vaillance de son écrasante partie vocale. Son incroyable souffle lui permet de soutenir sans faiblesse les longues phrases éprouvantes qui se succèdent presque à l’infini et sa diction est d’une imparable clarté. Sculpturale dans sa belle robe blanche, elle aborde par ailleurs son personnage avec un juste mélange de révolte, de force et de conviction, qui rend son incarnation magistrale. Le public ne s’y trompe pas et lui fait un triomphe alors qu’elle reste sur scène après la dernière note. Dans le rôle de la Nourrice, la mezzo allemande Janina Baechle peine en revanche à passer la barrière de l’orchestre, et ne rend pas toujours justice à notre langue. Physiquement, avec sa forte stature, elle est par contre d’une grande crédibilité scénique, incarnant avec force ce personnage sombre et inquiétant. Inquiétant à souhait également se montre, dans ses brèves interventions, le Barbe-Bleue de Vincent Le texier, que l’on retrouve ce soir avec plaisir à peine un mois après son Nick Shadow (The Rake’s progress) niçois. Toutes les épouses seraient à citer, même si Eva Zaïcik (Sélysette) se détache par la certitude de sa projection vocale et la chaleur de ses interventions. Mentionnons également l’irradiante présence de Dominique Sanda, égérie des films de Bertolucci dans les années 80, qui incarne ici le rôle muet d’Alladine. Notons, enfin, la belle tenue du Chœur du Théâtre du Capitole, placé au dernier étage du théâtre, pour un effet assez saisissant.

Enfin, du côté scénique, on retrouve l’univers fait de mystère, de beauté visuelle et d’étrangeté propre à Stefano Poda (qui signe, comme à son habitude, également les décors, les costumes et les lumières), comme on a déjà pu le découvir lors de son Faust lausannois ou de son Elisir d’amore strasbourgeois. Comme scénographie, il a cette fois imaginé un énorme mur blanc constitué de corps recroquevillés et enchâssés, entre lesquels il a adjoint les fameuses (et funestes) sept portes, reliées entre elles par d’étroits escaliers (photo). Tout est uniformément blanc ici, à l’instar des somptueux costumes des protagonistes, mais à l’exception cependant du personnage de la Nourrice, vêtue d’une tenue noire... Au II, un immense labyrinthe blanc descend des cintres, dans lequel les anciennes amantes de Barbe-Bleue se perdent, mais Ariane leur indique finalement le chemin de la sortie. Elles n’en retourneront pas moins (de leur plein gré) à leurs chaînes à la fin du III, laissant Ariane seule sur le devant de la scène… pour y obtenir le triomphe que nous avons déjà évoqué !

Emmanuel Andrieu

Ariane et Barbe-Bleue de Paul Dukas au Théâtre du Capitole, jusqu’au 14 avril  2019

Crédit photographique © Cosimo Mirco Magliocca

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