Pénélope de Gabriel Fauré à l'Opéra National du Rhin

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Pourquoi Pénélope demeure t-il aussi rare sur les affiches ? L'unique opéra laissé par Gabriel Fauré, si l'on excepte sa fresque scénique Prométhée, a été créé à l'Opéra de Monte-Carlo en mars 1913, mais n'est rentré au répertoire de l'Opéra de Paris qu'en 1943, avec la célèbre cantatrice française Germaine Lubin dans le rôle-titre. Rares ont été les représentations scéniques du chef d'œuvre de Fauré ces trente dernières années, c'est dire la nécessité qu'il y avait à réparer cette injustice, et l'Opéra National du Rhin - qui mène depuis quelque temps une réhabilitation du patrimoine national français (après Le Roi Arthus de Chausson l'an passé et Ariane et Barbe-Bleue de Dukas en avril dernier) – a salutairement décidé d'inscrire Pénélope à son affiche.

On savait, depuis l'écoute du fameux enregistrement avec Jessye Norman, l'originalité de cet ouvrage représentatif du XIXe siècle, séduisant sans mièvrerie dans le traitement d'un sujet plein de noblesse emprunté par le librettiste-poète René Fauchois à Homère. Ce n'est cependant pas le livret, avec ses vers parfois surannés, qui fait l'intérêt de l'ouvrage, mais bien la musique d'un Fauré qui inscrit sa partition dans la continuité du drame musical wagnérien, mais en prenant garde de ne pas laisser l'orchestre empiéter sur les voix. A la tête d'un Orchestre Symphonique de Mulhouse superlatif, son directeur musical Patrick Davin parvient à respecter cet équilibre, et à rendre tout le frémissement, la subtilité et le mystère de cette musique magnifique.

La chanteuse-tragédienne italienne Anna Caterina Antonacci – dont nous avons pu recueillir une interview à l'occasion de cette production rhénane - prête à Pénélope sa superbe voix moirée, conduite avec une magnifique maîtrise, et servie par une diction irréprochable. Quant à l'actrice, elle sait transmettre à l'auditoire toute la souffrance du personnage - et le bouleverse. Marc Laho – annoncé souffrant – lui donne la réplique avec une belle autorité, même si le ténor belge est ce soir poussé dans ses retranchements. S'il n'a plus les moyens (vocaux) d'autrefois, Jean-Philippe Lafont campe un très touchant Eumée, le serviteur toujours fidèle au souvenir du maître. C'est ensuite l'ensemble de la distribution qui est à louer, à commencer par l'Eurymaque du remarquable baryton français Edwin Crossley-Mercer et l'Euryclée tendrement maternelle d'Elodie Méchain.

Dernier bonheur de la soirée, la mise en scène tout en courbes et clairs-obscurs d'Olivier Py, qui renouvelle l'enchantement qu'il avait su susciter en nous, ici-même, avec son travail sur Ariane et Barbe-Bleue en mai dernier. On admire en premier lieu l'extraordinaire et ingénieux décor signé par le fidèle Pierre-André Weitz, posé sur une tournette, et qui multiplie les espaces en offrant des perspectives toujours nouvelles. Pour le reste, on saluera l'idée de Py de rajouter à l'action le personnage (muet) de Télémaque, absent du livret de Fauchois, et omniprésent ici. Il est le double d'Ulysse - jeune homme fier et plein de courage - qui entretient des rapports ambigus avec sa mère...
Quant aux quelques clapotis provoqués par les piétinements des protagonistes dans un magique miroir d'eau situé au centre du dispositif  - auxquels d'aucuns ont quasi réduit la production -, ils ne durent que quelques minutes dans un spectacle de deux heures (donné sans entracte) ; non seulement ils ne nous ont pas dérangés, mais ils ont - bien au contraire - contribué à la féerie visuelle et sensorielle de la production ...

Emmanuel Andrieu

Pénélope de Gabriel Fauré à l'Opéra National du Rhin, jusqu'au 22 novembre 2015

Crédit photographique © Klara Beck

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