Ariane et Barbe-Bleue à l'Opéra National du Rhin

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Bien que chef d’œuvre reconnu du répertoire lyrique français, l’unique opéra de Paul Dukas ne fait que de bien rares apparitions sur les scènes de nos théâtres hexagonaux : on ne compte guère que les Opéras de Dijon et de Paris qui lui aient donné sa chance ces dernières années. L'Opéra National du Rhin vient réparer cet injuste oubli en confiant au prolifique Olivier Py le soin d’en signer une production qui fera date, même si le rôle-titre ne se montre que pas vraiment à la hauteur de sa (difficile) tâche.

Attente anxieuse jusqu'à l'entrée et la première intervention d'Ariane, l'œuvre n'existe - de fait - pas sans elle, sa voix, sa beauté, son intelligence, la force et la passion de sa conviction intérieure. La soprano dramatique Jeanne-Michèle Charbonnet s'annonce belle, et de noble visage, avec d'abord un médium riche et généreux. Dès l'invocation aux diamants de la sixième porte, l'aigu montre toutefois ses limites, avec un vibrato par ailleurs marqué. Avec cette voix qui va en se rétrécissant, la tension croissante de l'acte II est déjà compromise, qui doit déboucher sur les tirades enflammées accompagnant l'ouverture de la muraille.Il y a le texte encore, dont chaque mot compte ici, avec l'intonation juste, pas toujours compréhensible au dessus du médium. L'actrice, en revanche, est formidablement investie et la cantatrice américaine nous fait croire à cette figure toute de haute vaillance, autant que de hautes beauté et spiritualité.

La nourrice de grand format de Sylvie Brunet-Grupposo lui vole ainsi la vedette : la mezzo française possède une puissance d'émission – associée à une profération du texte impeccable – qui donne à chacune de ses interventions un relief exceptionnel. De son côté, avec sa voix âpre, le baryton français Marc Barrard campe un Barbe-Bleue magnifique de présence, en dépit de l’extrême brièveté de ses apparitions, son chant restant cantonné à cinq ou six répliques. Le groupe de femmes emprisonnées - confié aux voix d'Aline Martin (Sélysette), Rocio Perez (Ygraine), Gaëlle Alix (Mélisande) et Lamia Beuque (Bellangère) - séduit par ses timbres différenciés, superbes de variété et de luminosité jusque dans la plus infime nuance. Même les courts rôles de paysans (Jaroslaw Kitala, Peter Kirk, David oller) impressionnent favorablement, tandis que le Chœur de l’Opéra National du Rhin se révèle formidable de ton et de justesse. 

Après avoir signé un mémorable Pelléas et Mélisande à Moscou, Olivier Py prouve ses affinités avec le monde sombre et mystérieux de Maurice Maeterlinck – il nous parlait de son admiration pour l'écrivain belge dans une récente interview – et signe une mise en scène d'un beauté et d'une intelligence rares. Son fidèle scénographe Pierre-André Weitz a imaginé un espace divisé en deux : une partie basse, cave très réaliste où vivent recluses les victimes de Barbe-Bleue, et une partie haute, un espace mental et imaginaire qui est, selon les propres termes de Py : « une sorte de fenêtre dans laquelle apparaissent tous les fantasmes, les rêveries et les désirs inassouvis ». On voit ainsi s'y perpétrer toutes sortes de sévices physiques et autres turpitudes sexuelles, chapeautés par un Barbe-Bleue à tête de Minotaure complètement nu (joué par un acteur). Entièrement soumises à la loi du « Mâle », les cinq captives ne saisiront pas in fine la liberté que leur tend Ariane, préférant la soumission à leur bourreau...

A la tête d'un Orchestre Symphonique de Mulhouse que nous n'avions jamais entendu sonner aussi bien, Daniele Callegari dirige fastueusement ce vaste poème symphonique avec voix qu'est Ariane et Barbe-Bleue : le chef italien parvient à restituer à la partition de Dukas son mystère et son caractère lumineux, mais plus encore sa puissance jubilatoire.

Emmanuel Andrieu

Ariane et Barbe-Bleue de Paul Dukas à l'Opéra National du Rhin, jusqu'au 17 mai 2015

Crédit photographique © Alain Kaiser

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