Irene Theorin, Elektra d'airain au Palau de Les Arts de Valencia

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Parmi les « grands » de la mise en scène lyrique, Robert Carsen est non seulement l’un des plus prolifiques (aux côtés des Olivier Py, Dmitri Tcherniakov, Krzysztof Warlikowski et autre Barrie Kosky), mais aussi celui dont le style est le plus diversifié. Selon l’ouvrage qu’il aborde, il renouvelle sa démarche : rien de systématique, de répétitif ou d’immédiatement reconnaissable chez lui (a contrario de ses quatre confrères cités), tant dans les procédés que sur le plan esthétique. Dans le répertoire straussien – qui nous préoccupe ici avec cette reprise de l’Elektra parisienne au Palau de Les Arts de Valencia –, la virulente critique sociale de Der Rosenkavalier donnée au Metropolitan Opera de New-York le mois dernier, ou la subtile élégance de la mythique mise en scène de Capriccio au Palais Garnier font par exemple contraste avec la relecture freudienne de Die Frau ohne Schatten, dans la magnifique production de la Wiener Staatsoper. Dans sa démarche, cette Elektra s’apparente plutôt à cette dernière… 


Elektra, Palau de Les Arts de Valencia; © Miguel Lorenzo & Mikel Ponce

Avec son fidèle décorateur Michael Levine, les deux hommes ont imaginé un décor claustrophobique, composé de hautes parois noires qui s’élèvent jusqu’aux cintres. On y voit une sorte de cuve, au sol recouvert de terre, si profond qu’on ne peut apercevoir le ciel et que nul ne peut en sortir. Au centre de ce cratère, un trou invisible rejette et engloutit successivement le cadavre nu d’Agamemnon (qu’Electre étreint dans son monologue d’entrée), Clytemnestre et le lit incestueux sur lequel les Suivantes la portent, et enfin Egisthe. Référence à la tragédie grecque, mais aussi à la psychanalyse, Carsen imposant une vision complètement freudienne des caractères. Son idée de génie est d’avoir intégré à l’action, de manière hallucinante, un groupe de vingt-quatre « doubles » d’Electre, à la fois Furies et Euménides, faisant office de chœur, de témoins et de porteuses. Toutes revêtues de la même tunique noire, elles se confondent avec les Suivantes de Clytemnestre, qui portent le même costume, et avec Chrysothémis. Seuls Egisthe et son épouse sont vêtus de blanc, tranchant sur l’obscurité ambiante. Les éclairages de Peter van Praet sont aussi sublimes que l’incroyable « chorégraphie » (de Philippe Giraudeau) qui permet à ces différentes Electre d’effectuer les mêmes gestes dans une harmonie parfaite (notamment dans la danse de la mort).


Doris Soffel (Klytämnestra) ; © Miguel Lorenzo & Mikel Ponce

Depuis près de vingt ans, la suédoise Irene Theorin s’est imposée comme l’une des meilleures sopranos dramatiques de notre temps. Avec son timbre rond et sa voix puissante, égale sur toute la tessiture, elle a fait d’Isolde, de la Teinturière (comme à la Staatsoper de Berlin), de Brünnhilde (comme au Liceu de Barcelone) ou encore de Turandot (comme au festival de Peralada), ses chevaux de bataille, en les interprétant sur les plus grandes scènes internationales, avec un formidable succès. Mais nous devons ajouter Elektra à la liste, après cette formidable incarnation du rôle-titre à Valencia. La voix, comme de coutume avec elle, semble ne connaître aucune limite, ni le moindre signe de défaillance : mordorée, torrentielle quand il le faut, chaleureuse au besoin. Par bonheur, son incarnation fait également preuve de la sensualité attendue dans le duo avec son frère Oreste, de même que ces vibrations, pleine d’empathie persuasive, dans la deuxième confrontation avec sa sœur Chrysothémis. On ne présente plus la Clytemnestre d’anthologie de la vétérante allemande Doris Soffel (72 ans !), familière du rôle, qui réussit son florilège habituel de feulements et de hurlements à glacer les sangs, d’une musicalité par ailleurs  (presque) impeccable. Sans faute également pour la jeune soprano américaine Sara Jakubiak, Chrysothémis idéale de pureté et de féminité, qui confère à son rôle une inexorable fermeté de caractère. Enfin, le baryton australien Derek Welton offre ses superbes graves à Oreste, tandis que le slovaque Stefan Margita incarne un Egisthe de grand relief, qui ne néglige pas le versant humain, voire pathétique du personnage.

Le succès aurait-il été aussi triomphal sans l’excellent chef allemand Marc Albrecht, au pupitre d’un Orchestre de la Communauté Valencienne à la fois incandescent et précis ? Sa direction, entièrement pensée en fonction de la mise en scène, ne laisse rien de côté, s’autorisant même des fulgurances inouïes… il est vrai au détriment des chanteurs qui doivent faire parfois face à un véritable mur sonore. Un travail d’orfèvre, en tout cas, et, surtout, un vrai chef d’opéra !

Emmanuel Andrieu

Elektra de Richard Strauss au Palau de Les Arts de Valencia, jusqu’au 30 janvier 2020

Crédit photographique © Miguel Lorenzo & Mikel Ponce

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