Chronique d'album : une Agrippina cinq étoiles chez Erato

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Vendredi paraîtra chez Erato (Warner Classics) un nouveau coffret dédié cette fois-ci à Agrippina, l’un des chefs d’œuvres de Haendel. La maison de disque prend décidément l’habitude de nous gâter avec une distribution qui relève une fois encore du luxe : Joyce DiDonato dans le rôle-titre, mais aussi Franco Fagioli, Elsa Benoît, Jakub Józef Orliński, Carlo Vistoli, Luca Pisaroni ou Marie-Nicole Lemieux, le tout sous la direction de Maxim Emelyanychev à la tête d’Il Pomo d’Oro qui sert à merveille le registre baroque. Il faut dire que le projet avait donné lieu à une série de concerts, malgré quelques défections, dont un au Théâtre des Champs-Elysées en mai 2019.

Créée en 1709, cette œuvre prend des allures de satyre politique à travers les couloirs domestiques et les ficelles tirées par des désirs qui n’ont parfois rien de flatteurs ou d’impériaux, et trouve dans cet enregistrement une saisissante captation de toute sa richesse. Maxim Emelyanychev obtient le meilleur d’Il Pomo d’Oro, ensemble dont la réputation n’est plus à faire dans l’univers baroque. Créant des nuances et des couleurs qui ne laissent aucune place à l’ennui tout au long de l’écoute des trois disques, le chef peint une toile où les sombres dess(e)ins côtoient les parures dorées et leurs miroitements. La musique, particulièrement mise en avant dans le grand final instrumental, captivante dès la première note de l’Ouverture, étincelle tout en jouant avec l’ombre, créant un effet de clair-obscur et des mouvements parfaits pour les grands interprètes qui n’hésitent pas, eux aussi, à ajouter quelques coups de pinceaux à cette toile colorée.

Joyce DiDonato – dont le disque Songplay vient de remporter le prix d’Album vocal solo aux Grammy Awards – tient de main de maître le rôle-titre de cette mère ambitieuse aux ruses et manipulations multiples servies par une intelligence et une malice aiguisées. Loin d’être un coup d’essai, on se souvient de sa superbe prestation à Londres à la rentrée 2019, également sous la direction du jeune chef russe (lire notre chronique en anglais). La mezzo-soprano porte au plus profond de sa voix une puissance dramatique impressionnante, voire fulgurante, comme dans l’air « Pensieri, voi mi tormentate ». Le Nerone de Franco Fagioli est clair et parfaitement projeté : le contre-ténor a indéniablement le sens du phrasé, et, à l’entendre, on le croirait innocent. Pourtant, une très légère noirceur propre au personnage vient teinter son chant cristallin, offrant une dimension supplémentaire au jeune homme qui est ici bien plus qu’un fils réfugié dans les jupons de sa mère, ou bien qu’un amant aveugle, rôle dans lequel il est finalement peu convaincant et convaincu dans cette histoire… L’homme politique qu’il veut être se doit d’avoir une certaine profondeur, et c’est ce qu’apporte ce grain de voix légèrement plus « guttural » que celui des autres contre-ténors ici présents, à commencer par Jakub Józef Orliński, Ottone de haute voltige. Nous avions déjà pu entendre son air « Otton, qual portentoso fulmine » présent sur le disque Facce d’Amore paru en novembre 2019. Le jeune héros est ici représenté par cette voix angélique, lisse et pure, dans une ligne de chant caressante qui sait s’emplir d’énergie et de dynamisme au besoin. Les deux contre-ténors ont de plus l’avantage d’avoir chacun une voix parfaitement distincte, permettant de ne pas s’interroger, à l’écoute, sur l’identité de l'interprète en train de chanter.

Il en va de même pour Carlo Vistoli, autre contre-ténor, ici dans le rôle de Narciso, rival et compère du Pallante d'Andrea Mastroni. Le duo fonctionne à merveille, amoureux trahis qui finissent par s’allier contre l’être aimé, jouant sur deux registres différents qui se complètent ici fort bien, la profondeur d’une voix trouvant écho dans la hauteur de l’autre. Autre duo : cette fois-ci celui du serviteur et du maître, Biagio Pizzuti et Luca Pisaroni, respectivement Lesbo solaire et Claudio plus sombre. Les différentes apparitions du premier se font toujours de manière pausée et parfaitement compréhensible, personnage de l’ombre trouvant ici toute sa place. Le second donne en revanche une dimension impériale, avec les affres et les tourments qu’implique un tel pouvoir. A la fois terriblement humain et royalement puissant, il impose un personnage aux multiples faciès sans pour autant marquer trop brutalement ses différents visages : l’homme et l’empereur dialoguant et se faisant finalement écho. Il survole ainsi la situation et l’enregistrement tout en s’ancrant avec force.

N’oublions pas également la jeune Poppea, Elsa Benoît, femme triplement courtisée, manipulée et manipulatrice, mais aussi amante dévouée. Le vibrato est léger et plutôt agréable, soutenu par une projection solide. Elle fait ainsi face à Joyce DiDonato dans un équitable combat, bien que la fragilité de son personnage se ressente face à la solidité d’Agrippina, inébranlable. Quant à la Giunone, difficile de ne pas la qualifier de luxueuse sous les traits de Marie-Nicole Lemieux, interprète superlative pour ce rôle minuscule présent dans les derniers instants seulement. Elle occupe néanmoins à merveille la place qu’on lui attribue, véritable déesse attendue qui descend du Ciel pour nous offrir sa présence – quelques secondes étant déjà un inestimable présent.

Enfin, saluons un livret qui contient non seulement une introduction intéressante, fournie et poussée sur l’œuvre, ainsi qu’une analyse de celle-ci et un synopsis. Une photo de chaque protagoniste est ajoutée, ainsi que le texte de l’opéra en quatre langues (italien, anglais, français et allemand). Il est par ailleurs aisé de suivre le drame, non seulement grâce au découpage classique en actes et scènes, mais aussi grâce à l’ajout discret des numéros de piste en marge.

Le tout est gardé dans un beau coffret, faisant de cet enregistrement un bel objet dont la plus grande richesse reste cependant la qualité exceptionnelle, tant musicale que vocale, que l’on doit notamment au plateau exceptionnel réuni ici, à commencer bien entendu par le rôle-titre époustouflant. A détenir dans toute discothèque !

Elodie Martinez

Artistes présents sur l'enregistrement :

Agrippina : Joyce DiDonato
Nerone : Franco Fagioli
Poppea : Elsa Benoît
Claudio : Luca Pisaroni
Ottone : Jakub Józef Orliński
Pallante : Andrea Mastroni
Narciso : Carlo Vistoli
Lesbo : Biagio Pizzuti
Giunone : Marie-Nicole Lemieux

Il Pomo d'Oro
Direction : Maxim Emelyanychev

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