Chronique d'album : Songplay, de Joyce DiDonato

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Le 1er février dernier, Joyce DiDonato sortait son nouvel album sous le label d’Erato, intitulé Songplay, accompagnée notamment par le pianiste Craig Terry qui a également arrangé les œuvres enregistrées. Le résultat est surprenant, mêlant classique, jazz et music-hall, à l’image de la pochette.

Les mélodies italiennes, ces arie antiche (littéralement ces airs anciens) que nous connaissons bien, ont rappelé à eux Joyce DiDonato, l’invitant « à jouer, à inventer, à célébrer leurs immenses qualités » autour de l’amour, cette thématique éternelle dont les auteurs – et nous-mêmes – ne se lassent pas. Comment toutefois faire un disque d’arie antiche qui ne soit pas un énième recueil ? C’est là qu’entre en jeu l’espiègle Craig Terry « qui envisageait depuis longtemps de soumettre ces chansons à un traitement légèrement différent ». Le fait de jouer avec les vieilles mélodies italiennes a encouragé le duo à « s’amuser aussi avec certains de (leurs) classiques américains préférés, en (se) laissant guider par l’amour et le désir de faire de la musique en toute candeur ». Le résultat engendre ce Songplay, l’une des expériences musicales les plus heureuses auxquelles la chanteuse ait jamais participé, selon son propre aveu.

L’improvisation est au cœur du baroque, et l'est aussi du jazz, mais peut-on vraiment marier les deux ? Il semblerait que oui. Le résultat est étonnant, dès le tout premier titre, Se tu m’ami – Star vicino. Il associe en réalité deux airs et s'impose comme une parfaite entrée en matière. Après la première mesure du piano seul, parfaitement classique, s’ajoute non seulement la voix de la chanteuse mais aussi le reste de l’accompagnement, inattendu, nous faisant basculer dans l’un de ces bars ou music-hall jazzy, à l’ambiance tamisée et festive, bien loin des salles d’opéra. La trompette vient se mêler à la fête après les percussions et l’effet est indéniable : la surprise, et une certaine vitalité renouvelée pour cet aria que l’on croit connaître par cœur. Joyce DiDonato adapte son interprétation, marquant aussi le rythme dans son chant avec des accroches adaptées, un chant légèrement moins lié que dans une interprétation classique, offrant un résultat naturel qui pourrait laisser croire au néophyte, s’il n’y avait la technique particulière du chant lyrique, qu’il s’agit d’un arrangement original, ou plutôt originel. La liaison avec Star vicino se fait d’ailleurs sans encombre, par quelques secondes de continuité. Dans les deux cas, la voix de la mezzo-soprano fait déjà entendre des aigus colorés, moirés, et des graves sombres et profonds, le tout légèrement ambré. La chanteuse s’aventure même dans quelques décentes hors du domaine lyrique du plus bel effet.

L’accompagnement se fait toutefois plus léger à partir du cinquième titre, ce qui ne choque pas puisqu’il s’agit de Will he like me? de Bock/Harnick (extrait de She loves me!), et ce qui n’est pas forcément dérangeant non plus pour Amarilli, mia bella où l’accompagnement au piano seul se conçoit. Pour autant, ce parti-pris commence à devenir plus monotone avec Lean Away, mais le caractère magnifique de l'interprétation, dans un beau mi-chemin entre moderne et voix lyrique, renouvelle bien vite l'intérêt. On est de nouveau dérouté avec Col piacer della mia fede de Vivaldi où le clavecin fait son apparition ! Ce n’est toutefois que pour mieux ménager la surprise de la seconde partie du titre qui nous replonge de façon immersive dans l’univers du jazz. Quant à Quella fiamma, nous découvrons ici une reprise façon tango qui sied à merveille à Conti, aussi surprenant cela puisse être !

L’ensemble du disque est donc parsemé de surprises diverses, d’amour et d’amusement, mêlant sans accro et avec un naturel que l’on n’aurait pas soupçonné Ella Fitzgerald, ayant marqué Lullaby of Birdland (également interprété ici), avec Vivaldi ! La pochette et le livret ne mentent pas : nous sommes emportés dans un univers unique comme seule Joyce DiDonato sait en proposer, à la fois coloré et tamisé, empli d’une énergie positive. Seul bémol : si les textes d’introduction sont bien traduits en français, ce n’est pas le cas des paroles. Un détail négatif bien léger au vu du superbe ensemble qui nous est ici donné à la manière d'un songbook.

Une très bonne idée d’ailleurs pour ouvrir le répertoire classique au plus grand nombre par un chemin détourné, et une très belle façon de le redécouvrir pour celles et ceux qui le connaissent déjà.

Elodie Martinez

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