Maxim Emelyanychev élève Agrippina en idéal musical au Théâtre des Champs-Élysées

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Haendel a élaboré Agrippina pendant la dernière partie de son séjour en Italie. En fin observateur de la musique locale au début du XVIIIe, il rédige une copie étincelante, mâtinée d’innovantes saillies. Synthèse de l’opera seria, injectant une saveur nouvelle aux sonorités de l’orchestre tout en conservant la structure formelle de rigueur, cet opéra de jeunesse fera sa renommée à Venise, ville de sa création. Tous les ingrédients populaires de l’époque y sont réunis, du livret politique à l’exigence du divertissement, et c’est par la musique que la vraie révolution se met en marche.

Une Agrippina campée par Joyce DiDonato est à coup sûr un événement. À la version de concert en tournée, entendue ce soir au Théâtre des Champs-Élysées, la mezzo ajoutera à son agenda des versions scéniques à la rentrée à la Royal Opera House et en 2020 au Metropolitan Opera. Attendue comme le messie, agite-t-elle les foules en cette veille de jeudi férié ? La réponse est oui, tant elle se fait porte-parole d’une urgence de vie. Son charisme renversant lui fait enchaîner les moments de gloire au premier acte. L’art de la nuance absolue dissémine ses graines dans les récitatifs et les arias, et l’impératrice étend à petit feu son emprise sur les autres personnages. Sa gestuelle fluide – elle va même jusqu’à toucher les instrumentistes – fait sortir le concert des carcans obligés : il suffit de voir comment elle pose ses lunettes sur son nez pour exprimer l’autorité. Après plus de deux heures au sommet, la démonstration perd un peu de sa superbe. La ligne est un peu haute et le vibrato se densifie nerveusement. L’ouverture de bouche lui fait certes exposer des merveilles de musicalité, mais la faïence prosodique suinte parfois d’éléments parasites, toutes proportions gardées.

La distribution réunie autour de Joyce DiDonato forme une équipe homogène, en dépit des changements annoncés ces dernières semaines. Les trois contre-ténors imposent trois styles bien marqués pour croquer leurs personnages. Le Nerone virtuose de Franco Fagioli pense « phrase » : l’exactitude de la mathématique rythmique est mise de côté pour une lancée défiant les monts et les vents. Souple et libre, il nous assure encore une fois d’une technique époustouflante, muant l’impression de désordre en parties haletantes. Si les passages lents attestent d’une retenue expressive au chant plus serré, on reste cependant captif de sa générosité. Xavier Sabata, en Ottone et Giunone, pense « son » : toujours dans la largeur, la voix s’entoure noblement d’un parapluie de lumière, avec peu de vibrato. Si le legato royal flatte l’ouïe, le soin laissé à l’entreprise peut pâtir de certains ralentissements en s’ancrant trop dans le soin de l’émission. Carlo Vistoli, déjà pétillant dans La Finta Pazza, à Dijon, pense ici « texture dynamique » : le jaillissement des notes et les transitions malicieuses sont de vrais gages d’éclat. Le timbre pimenté et conquérant d’Elsa Benoît lui permet de passer outre des récitatifs parfois monotones : les arias voient vainqueur le sens de la mesure, où le chaud et le froid se plaisent à cohabiter sans prise de bec. La soprane a déjà l’attitude et la projection d’une grande. Il lui reste à creuser les écarts entre les extrêmes, pour étinceler en interprétation, et à densifier son souffle pour coller le spectateur au fauteuil. Gianluca Buratto en impose moins en Claudio trop panoramique, et par moments grésillant : si les piano rayonnants exaltent l’humanité du personnage, les forte en embrassent moins le rang social élevé. Le Lesbo solide de Biagio Pizzuti filtre avec volume le débit musical, et le Pallante d’Andrea Mastroni génère une belle profondeur qui n’empêche pas de menues lourdeurs.

En ce qui concerne Maxim Emelyanychev, aux commandes d’Il Pomo d’Oro, c’est la consécration, encore plus que pour Serse, en octobre dernier en ce même théâtre Art déco. Le chef russe arrache l’orchestre au silence dans un bouillonnement ininterrompu de sensibilité et de souveraineté. Ses gestes ultra-précis suivent un cheminement proche du soundpainting, que reprennent des instrumentistes d’un engagement exceptionnel. L’orchestre assemble ainsi un bouquet de détails à l’aide d’une énergie virevoltante et d’un son à se pâmer. Les cheveux de Maxim Emelyanychev volent au vent, les souliers claquent violemment sur le parquet : les excès scéniques ostentatoires ne sont clairement pas là pour masquer un vide, mais pour transcender un puissant désir de musique.  

Thibault Vicq
(Paris, le 29 mai 2019)

Crédit photo (c) Thibault Vicq

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