Sarah Laulan : « Nous sommes tous liés par un besoin de rêver »

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Le moins que l’on puisse dire, c’est que le répertoire de la contralto française Sarah Laulan est pour le moins éclectique, et si nous l’avons entendue à l’opéra dans des ouvrages de Giuseppe Verdi (elle est une grande habituée du rôle de Maddalena dans Rigoletto), des opérettes (comme Orphée aux enfers à Avignon), ou encore tout récemment au Festival Durance Luberon dans une adaptation de Werther de Massenet, la chanteuse aime à explorer la musique dite « expérimentale », les spectacles pour enfants ou encore la musique latino avec son partenaire chanteur / accordéoniste Rémy Poulakis (qui incarnait Werther au festival susmentionné). Elle nous raconte tout cela dans un entretien qu’elle nous a accordé. 

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Opera-Online : Pourquoi le chant lyrique ? 

Sarah Laulan : Pourquoi le goût pour le spectacle vivant ? Je pense que la motivation du spectateur ne diffère pas beaucoup de celle de l'interprète. Nous sommes tous liés par un besoin de rêver et de vibrer ensemble. En ce qui me concerne, j'aime à être traversée par la musique, c'est un moyen merveilleux de communiquer de façon non rationnelle, loin de tout dogme ou discours préformaté, qui nourrit les échanges sensibles entre interprètes et auditeurs. Le chant lyrique est une question de plénitude et d'amplitude émotionnelle - et quel bonheur de se mêler aux palettes de l'orchestre symphonique ! -, mais j'adore aussi le théâtre, ou la chanson à texte. Et dans mon expérience, les différents modes d'expressions se sont toujours nourris les uns des autres.
Pour faire court, je joue et chante depuis toute petite, et me suis formée au théâtre - au Conservatoire de Tours puis Théâtre national de Toulouse - en même temps qu'au chant lyrique, une époque où je chantais aussi beaucoup de chansons et d'opérettes. Je me suis ensuite spécialisée dans la musique contemporaine auprès de Marianne Pousseur, avant de me perfectionner dans le répertoire lyrique et chambriste à la Chapelle musicale Reine Elisabeth auprès de José Van Dam et Jocelyne Dienst. J'y ai rencontré de nombreuses voix qui m'ont beaucoup appris : Bernarda Fink, Waltraud Meier, Ewa Podles… J'ai obtenu par la suite deux récompenses décisives au Concours Reine Elisabeth puis à celui de Genève. Et c'est une rencontre tardive avec la merveilleuse Brigitte Fassbaender qui m'a permis d'« ouvrir les graves » comme on dit, et de plonger dans la tessiture de contralto.
Cette nouvelle voix/e m'a permis de remélanger toutes mes passions, les tessitures de la chanson, de la mélodie et de l'opéra redevenant très proches, ainsi qu'elles l'ont au fond toujours été dans l'histoire de la musique. Dans la même logique, j'entretiens aussi jalousement ma relation à toute forme de musique expérimentale (des projets en Allemagne avec Nico and the Navigators mêlant vidéo, danse, guitare électrique et chant lyrique) ou contemporaine (des collaborations avec les compositeurs Franceschini, Matalon, Levinas, Bleuse...).

Vous possédez la rare tessiture de contralto. Pouvez-vous nous parler des spécificités de votre voix et des emplois auxquels elle vous destine ?

Je ne suis pas une adepte des cases et des étiquettes. Mais il est clair que quand la voix, le corps, l'écriture musicale, et l'équilibre avec l'orchestre et la salle s'alignent, on peut parler de tessiture idéale. La mienne est donc dans les graves… Pour répondre à votre question, on associe la voix de contralto aux personnages des méchantes, des vieilles femmes et des sorcières. C'est aussi dans la musique sacrée la figure maternelle, chaude et enveloppante. En Allemagne, elle apparaît dans des œuvres métaphysiques chères à mon cœur comme la Rhapsodie de Brahms ou les Kindertotenlieder de Mahler… c'est alors la voix des larmes intérieures et du dépassement de soi.

Pour l'anecdote, c'est une chose assez fréquente, à la fin des concerts, que des dames viennent me dire de leur belle voix profonde, qu'elles adorent les voix… graves ! Bref, les voix graves me semblent avoir aussi fonction d'apaisement. Mon équilibre à moi se trouve tout près de la voix parlée. Pour le répertoire classique, des rôles sombres comme Dalila, Carmen, Zia Principessa dans Suor Angelica, ou bien encore dans les musiques proches du folklore et du cœur, comme par exemple le répertoire latin ou russe que j'affectionne particulièrement. A propos de répertoires folkloriques, j'ai d'ailleurs enregistré deux disques cette saison, l'un avec Rémy Poulakis intitulé PULSO, cabaret latino, autour des musiques sud-américaines (Villa-Lobos et Piazzolla), et l'autre avec la pianiste Elodie Vignon intitulé SANGS à paraître au printemps prochain chez le label Cyprès : un tour du monde des compositeurs classiques revisitant leurs musiques populaires (Falla, Dvorak, Montsalvage…). Avant cela, mon premier disque Les Blasphèmes avec le pianiste Maciej Pikulski se penchait sur les perles méconnues du répertoire noir de la Mélodie française… Vous l'aurez compris, la recherche est un autre de mes dadas !

On se souvient de deux productions différentes de Rigoletto (Liège en 2017 et Toulon en 2018) où vous incarniez le rôle de Maddalena. Un personnage que vous aimez incarner ?

Je l’ai même chanté deux autres fois, à Massy et à Metz !... Et je remets le couvert cette saison à Liège dans une mise en scène de John Turturro… Une perspective qui n'est pas sans m'interroger… un Rigoletto revisité à la sauce Tarantino ou Frères Cohen ? j’ai hâte en tout cas ! (rires)

Pour ce qui est du personnage de Maddalena, comment parler d'une figure qui à l'instar d'une Carmen représente justement un fantasme… y a-t-il deux conceptions identiques de la femme fatale ? Chaque version est donc toujours subtilement différente, éclairée par l'imaginaire du ou de la metteur.e en scène… En tout cas cette musique m'a jusqu'ici permis de chanter à poumons ouverts avec des orchestres épanouis et des chanteurs à très large voix, et ce sont de bien beaux souvenirs musicaux.
Si j'avais à choisir un rôle, je chercherais des personnages libres d'esprit. Je pense évidemment à Carmen, personnage pour lequel le corps, le mot et la relation aux partenaires ont un rôle aussi important que celui de la musique et de la voix. On ne peut faire exister ce personnage sans prendre en compte tout le reste du plateau, en cela cet opéra est écrit comme une très belle pièce de théâtre.
Je suis très attirée aussi par les musiques du début du 20ème siècle, telles que celles de Kurt Weill, Menotti (et ses anti-héros prisonniers de leur statut social), Bernstein (connaissez-vous sa Symphonie Jeremiah composée en hébreu en… 1942 ?), Enesco (qui mit une vie à composer son unique opéra Oedipe – un chef d'œuvre absolu de philosophie et de transgression musicale).

Et cette Charlotte que vous venez de chanter au Festival Durance Luberon ?

Je suis amoureuse de la musique de Jules Massenet. Et me sens très proche de cette écriture musicale détaillée toujours au service de l'intensité dramatique qui, quand vous respectez scrupuleusement toutes ses indications, vous submerge inéluctablement. Ses derniers opéras furent d'ailleurs composés pour sa maîtresse Lucy Arbell qui était… comédienne et contralto ! J'aimerais pouvoir pousser l'exploration, et malheureusement ses œuvres tardives sont trop peu jouées… c'est une grande perte pour les mélomanes car son exubérance est fort contagieuse (et jouissive !) pour l'auditeur.

Un mot aussi à propos du Festival de Durance Luberon, qu'il faut féliciter pour son acharnement à porter la musique dans de merveilleux lieux du patrimoine local, réhabilitant à la fois leur région et les répertoires méconnus du grand public. Les festivals d'été sont toujours des moments privilégiés pour les artistes lyriques, qui peuvent échanger avec le public de beaucoup plus près… et j'en profite pour saluer le travail du Festival de Saint-Céré pour lequel j'ai chanté à de nombreuses reprises avec un très grand bonheur, et qui se trouve en difficulté en ce moment.

Vos projets ? Vos souhaits ? Vos rêves ?

J'ai déjà quelques productions d'opéra en vue, à Avignon, Liège, Massy et au Théâtre du Capitole, parmi lesquels une prise de rôle, celui d’Olga dans Eugène Onéguine mise en scène par le merveilleux Alain Garichot. A côté de cela, je donne quelques séminaires chaque année au Conservatoire royal de Bruxelles, de ce qu'on appelle l'art lyrique (c’est-à-dire le « théâtre pour les chanteurs »), et espère continuer encore longtemps, tant il est doux avec de partager les élèves un espace uniquement dédié à l'épanouissement personnel : apprendre à chanter pour aller (encore) mieux !

Enfin, je continue de développer des projets personnels chers à mon cœur, avec le trio de jazz acoustique Sisters in crime d'une part (remis en scène par Edouard Signolet), qui tourne depuis cinq ans déjà ! et le Duo FrICTIONs avec l'accordéoniste-chanteur Rémy Poulakis d'autre part. Notre principal projet est actuellement un spectacle pour enfants 100% composé de nos œuvres originales : Contes défaits, que nous créerons à la rentrée 2021, en coproduction avec les Jeunesses musicales françaises et la Clé des chants. Son décor se transporte dans le coffre d'une voiture, et nous assure une autonomie pleine de promesses ! Car la période de disette culturelle que nous traversons relance plus que jamais l'urgence à trouver des façons de continuer à partager librement notre art, et surtout avec le plus de monde possible !

Propos recueillis en août 2021 par Emmanuel Andrieu

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