Sandrine Piau, la musicalité au service de l’émotion

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L’épopée des baroqueux en France, c’est d’abord une histoire de chefs, en tout cas pour ce qui est de la médiatisation de ce nouveau mouvement ; et ces chefs, naturellement, ont su profiter l’écho irremplaçable que leur accès à l’opéra leur a donné - le célèbre Atys de 1987 sous la direction de William Christie en est l’exemple le plus connu. Mais il fallait pour cela des chanteurs : toute une génération en sortira, à qui on reprochera souvent (trop souvent pour que ce ne soit pas, au moins en partie, franchement injuste) de n’être que des petites voix sans séduction et sans impact. Sandrine Piau n’est pas tout à fait de la génération des pionniers, mais elle est peut-être la première à avoir su combiner la rigueur indispensable aux découvreurs avec toutes les qualités qui, tous répertoires confondus, font un grand chanteur.


Mozartienne accomplie, Sandrine Piau interprète le rôle de Despina à partir du 30 juin 2016 dans la nouvelle production de
Così fan Tutte signée par Christophe Honoré, en ouverture du festival d’Aix-en-Provence.
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Dans ce panorama de jeunes gens passionnés, Sandrine Piau avait le privilège de la virtuosité, comme beaucoup d’airs de Haendel ou les ariettes de Rameau en exigent de leurs interprètes. Les vocalises sont là, précises dans l’intonation comme dans le rythme, et la gestion du souffle ne vient jamais en perturber l’impeccable phrasé, mais on n’a jamais vraiment le temps, avec Sandrine Piau, d’admirer la performance technique : beaucoup de chanteurs « baroqueux » d’aujourd’hui, aux compétences théoriques impeccables, feraient bien de prendre modèle sur elle pour ce qui est de l’art de susciter l’émotion par le simple miracle du phrasé. Il faut l’écouter chanter l’air de Pamina, si peu virtuose et pourtant le plus difficile de tous les airs de Mozart par sa sobriété expressive même : c’est par la rigueur de la ligne, par les délicates nuances de couleur, qu’elle fait naître dans cet air une émotion qu’on y attend d’habitude en vain.

Haendel et Sandrine Piau, c’est une rencontre majeure, et pas seulement par le nombre de concerts, d’opéras et de disques qui les a unis : bien sûr, le format y est idéal, puisque l’orchestre réduit ne nécessite pas une puissance excessive et qu’on ne le joue pas dans les halls de gare devenus salles d’opéra, mais l’adéquation est plus profonde. C’est que, chez Haendel, si formelle que puisse apparaître à première vue sa dramaturgie musicale, le chanteur qui ne fait que les notes emporte son auditeur vers un sommeil réparateur. Ce que Sandrine Piau sait faire comme personne, et au-delà même des petites variations attendues dans le da capo de chaque air, c’est construire sur l’ensemble de l’air, dix minutes parfois, un parcours émotionnel toujours pertinent dramatiquement. Dans un air douloureux (prenez « Cor di padre » de Tamerlano, par exemple !), elle nous fait entendre mille variations de cette douleur, la lucidité de l’homme souffrant, les rémissions illusoires, les lancinements. Sans grands éclats, sans grands gestes de tragédienne : l’émotion dans sa vérité intime.

Au bout d’un quart de siècle de carrière, Sandrine Piau se trouve à la tête d’une discographie bien fournie, à l’opéra d’abord, mais aussi avec une belle série de récitals toujours très personnels, avec l’aide d’un éditeur fidèle, Naïve. Le baroque y prédomine, mais d’autres aspects de son répertoire sont aussi représentés, à commencer par la mélodie française, les grands noms mais aussi des compositeurs moins fréquents au concert : le format intime de sa voix l’y prédestine, comme le soin presque désuet qu’elle a toujours eu de la diction, quelle que soit la langue. Cette discographie généreuse, pourtant, ne donne pas une idée complète de son répertoire : sur scène on l’a vu dans Dialogues des carmélites, en Ännchen du Freischütz, en Tytania du Songe du nuit d’été de Britten, en Mélisande, et même chez Offenbach, avec un humour délicieux quand il faut. C’est que chez Sandrine Piau, d’abord harpiste avant d’être happée par le chant, c’est la musicalité qui compte d’abord : c’est un atout précieux pour redécouvrir des répertoires inédits, mais c’est une ressource précieuse dans tous les répertoires, et aucune « nature », aucun surcroît d’énergie ne peut compenser cela. Sa musicalité, et c’est peut-être ce qui la rend si irremplaçable, s’accompagne d’une compréhension profonde de la musique et des mots : on le lit dans ses interviews, mais on l’entend aussi dans son chant. Il y a là un travail stylistique qui permet d’entrer dans l’esprit d’une époque, dans la logique d’un compositeur, dans le goût d’une époque. Le goût, au xviiie siècle, c’est un concept essentiel, qui interdit le trop comme le trop peu, qui unit le sens des proportions et des équilibres à la vivacité des sensations. Ce ne serait pas une si mauvaise définition de l’art de Sandrine Piau, intelligent et subtil autant que chaleureusement sensuel.

Dominique Adrian

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