Sabine Devieilhe, la maturité d’une voix légère

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Il y a cinq ans à peine que Sabine Devieilhe est sortie du Conservatoire ; son rôle (la Beauté !) dans le merveilleux oratorio Il Trionfo del Tempo e del Disinganno de Haendel à Aix, pour la première le 1er juillet prochain d’une nouvelle production mise en scène de Krzystzof Warlikowski, ne sera pourtant qu’une étape parmi d’autres dans une carrière immédiatement dense.
Cette carrière immédiatement placée sous le signe du baroque qui, en France, devient la voie royale pour une grande carrière, a déjà franchi quelques-unes des étapes obligées du succès hexagonal, révélation aux Victoires de la Musique, contrat avec Erato pour des récitals, dont les deux premiers sont consacrés significativement à Rameau puis à Mozart. On ne peut accuser la France, en l’espèce, de négliger ses talents : dès l’été 2012, elle était à Aix, et pas pour y faire de la figuration ; en 2013, l’opéra de Lyon l’a invitée pour la première fois, et même sans attendre, pour une deuxième fois, la Reine de la Nuit d’abord, Sœur Constance dans les Dialogues de Poulenc ensuite ; et même la capitale, pour une fois, n’a pas tardé : à l’Opéra-Comique, elle a succédé à Natalie Dessay dans le rôle-titre de Lakmé, et à l’Opéra, elle n’en restera pas à la Reine de la Nuit de ses débuts : pour la seule saison qui vient, on annonce une nouvelle Reine de la Nuit, Héro de Béatrice et Bénédict en concert, et surtout Olympia dans les Contes d’Hoffmann, aux côtés de Jonas Kaufmann, un rôle aussi inévitable que la terrible Reine mozartienne pour une voix comme la sienne.
On aurait autrefois placé Sabine Devieilhe dans la catégorie bien fournie mais très restrictive des soubrettes, et sa Serpetta dans La Finta Giardiniera à Aix puis en tournée a montré qu’elle en avait la voix, mais aussi l’humour et le brio qu’il faut.


Dans le cadre du festival d’Aix en Provence, Sabine Devieilhe interprète le rôle de la Beauté dans la nouvelle production d’Il Trionfo del Tempo e del Disinganno, mise en scène par Krzysztof Warlikowski. Pour cette première collaboration, ensemble, ils façonnent un personnage « qui porte le poids de l’adolescence, de cet âge où rien n’est facile », « d’une très jeune fille qui cherche à garder son identité malgré les difficultés de sa vie, (...) une jeune fille qui s’essaie et qui s’apprend au fur et à mesure de l’histoire. »

Natalie Dessay s’est pendant toute sa carrière plainte des limites de cet emploi et de ces rôles. Cette « malédiction » de la colorature et du suraigu ne semble pas tourmenter Sabine Devieilhe à ce stade de sa jeune carrière : la place importante du baroque dans ces quelques années a permis d’ouvrir un peu ce répertoire restrictif, du côté de Rameau notamment ; mais tout laisse surtout entendre que la chanteuse a suffisamment de sagesse pour ne pas en faire son seul point fort. Après la Reine de la Nuit et Ismène dans Mitridate, Mozart semble devoir occuper une place essentielle dans son répertoire, quand tant de chanteurs semblent quitter ce répertoire dès qu’ils le peuvent pour aller vers des rôles plus lourds : elle parle elle-même, significativement, de Susanna dans Les Noces de Figaro, un rôle où la virtuosité est peu sollicitée, mais qui demande une variété de talents et de techniques peut-être unique dans le répertoire mozartien. On y entend souvent des voix plus corsées et plus sombres que celle, légère et lumineuse, de Sabine Devieilhe, mais la couleur vocale du rôle fixée par la tradition n’a après tout aucune valeur contraignante : c’est en tout cas, pour une voix comme la sienne, un beau défi en même temps qu’une première étape vers la consolidation raisonnée de sa carrière.

Dans la fosse aixoise du Trionfo, ce sera Emmanuelle Haïm qui officiera ; pourtant, le début de carrière de Sabine Devieilhe, parrainé notamment par Jean-Claude Malgoire, est surtout marqué par une collaboration suivie avec Raphaël Pichon, un des chefs les plus intéressants de la nouvelle génération des chefs baroqueux. Elle a ainsi participé aux concerts et à l’enregistrement de Dardanus et Castor et Pollux de Rameau, et tous deux ont récemment conçu et enregistré un album innovant autour d’Aloysia, Constance et Josepha Weber, sœurs chanteuses qui ont toutes trois inspiré Mozart. On y trouve les tubes que tout chanteur a bien raison de vouloir affronter, la Reine de la Nuit pour Josepha, la messe en ut pour son épouse Constance, mais aussi des raretés absolues comme un des cinq exercices vocaux (« solfeggi ») composés par Mozart pour Constance. Cette curiosité, ce travail suivi par affinités électives avec tel ou tel artiste, cette manière de construire soi-même une carrière éminemment individuelle, les chanteurs des décennies précédentes n’avaient guère l’occasion de les mener, mais ils n’en avaient pas non plus le besoin, grâce à des structures (dont les troupes) à la fois plus protectrices et plus restrictives. Aujourd’hui, l’autonomie et l’identité distinctive sont les maîtres-mots de qui veut trouver sa place sur la scène lyrique : on voit avec Sabine Devieilhe que les jeunes chanteurs sont à la hauteur de cette nouvelle liberté obligée, et que cela ne passe ni par un déclin de leur qualité vocale, ni par une mise en danger de leur développement artistique. Sabine Devieilhe aura sans doute encore bien des occasions de faire pièce aux déclinistes de l’opéra.

 

Dominique Adrian

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