Rencontre avec Stéphane Degout

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C'est la veille de la dernière représentation de Pelléas et Mélisande au Festival d'Aix-en-Provence – dans une production de Katie Mitchell - que nous rencontrons le baryton français Stéphane Degout. Avec son regard d'azur et son sourire lumineux, il nous parle de sa vie d'homme et de chanteur, et surtout du rôle de Pelléas qu'il a interprété sur les plus grandes scènes internationales. Il fera ses adieux au rôle à l'issue des représentations aixoises, et il nous en explique les raisons.

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Opera-Online : Comment le chant est-il entré dans votre vie ? Quel a été votre parcours ? 

Stéphane Degout : Quand j'étais adolescent, j'ai fait des stages de théâtre l'été, complètement par hasard. Je voulais faire un stage d'archéologie au départ, mais comme il était complet, je me suis retrouvé inscrit en théâtre. C'était une belle expérience, d'autant que ça se déroulait sur une péniche qui descendait la Rhône de Lyon à Avignon. J'ai été de suite mordu, et j'ai continué chaque été, jusqu'à mon inscription au Lycée Saint Exupéry à Lyon, où j'ai pu suivre l'option théâtre. Il y avait aussi une option musique ainsi qu'une chorale dans ce lycée, j'y suis allé et ça a démarré comme ça. J'ai été repéré par la professeure qui dirigeait la chorale, elle m'a fait chanter un solo, puis m'a encouragé à entrer au Conservatoire. Le cheminement a donc été très naturel, sans vraiment de décisions à prendre, à part bien évidemment le concours pour entrer au Conservatoire, mais cela s'est fait en toute logique.  Après le Conservatoire, j'ai intégré l'Opéra Studio puis la troupe de l'Opéra de Lyon et, en parallèle, j'ai intégré ici même à Aix, l'Académie Européenne de Musique et la Fondation Royaumont : trois années qui ont formé le socle de ma carrière.

Pouvez-vous nous rappeler les circonstances de votre premier Pelléas ? Quel est votre meilleur souvenir parmi toutes les productions auxquelles vous avez participé ?

C'est Bertrand de Billy qui le premier m’a sollicité pour une production de Pelléas qu'il allait diriger à Vienne. J’ai d’abord refusé car je ne me sentais pas prêt, j'avais peur de ne pas être techniquement à la hauteur du rôle. Et puis La Monnaie m'a fait la même proposition pour la même saison (NDLR : 2008/2009). J’ai compris qu’on m’attendait dans ce rôle et j’ai fini par accepter. C’est à Bruxelles que j’ai débuté dans le rôle, dans une mise en scène de Pierre Audi. En tout, j'ai participé à cinq productions différentes, et à diverses versions de concert un peu partout. Ce soir, à Aix, ça sera la 54ème fois que je chante Pelléas ! Dans chaque production, j'ai des souvenirs très précis, avec des esthétiques et des façons d'aborder le rôle de manière très différente, mais chacune avait un axe claire et assez riche. J'ai énormément aimé celle de Bob Wilson à Paris, car j'adore son univers esthétique ; son travail sur le corps et l'espace aussi me parle beaucoup. Mais je pense que la production aixoise à laquelle je participe actuellement est la plus aboutie de toutes. C'est pour moi une synthèse de tous les Pelléas que j'ai chanté jusqu'à présent. Dès le début des répétitions, avec l'équipe, on a senti qu'il se passait quelque chose de fort et d'inhabituel. La direction d'acteurs de Katie Mitchell est au millimètre près, elle ne lâche rien, et en même temps on s'est sentis très libre sous sa direction. Elle nous a dit non parfois, mais a accepté aussi certaines de nos idées qui lui plaisaient parce qu'elles faisaient sens pour elle aussi. 

Selon vous, Pelléas est plutôt un personnage faible ou un héros romantique ?

C'est compliqué... Il a beaucoup moins d'épaisseur dramatique que Golaud par exemple, et il n'évolue quasiment pas dans l'opéra. Il a constamment envie de partir, il est en attente, c'est un personnage un peu passif qui ne provoque jamais rien, mais qui dégage une grande fragilité. En même temps dans cette faiblesse, il y a quelque chose de très touchant et d'intéressant à travailler pour celui qui l'incarne. Par contre, vocalement et musicalement, il est extrêmement riche, et c'est ça qui fait toute la complexité du rôle. Au début, j'ai surtout travaillé le personnage sur le plan vocal. Je l'ai abordé comme si c'était une longue mélodie avec orchestre, le travail sur le texte, l’élocution, le rythme est primordial ici, et, il faut bien le dire, difficile. 

Oui, et justement, le plus difficile pour vous, c'est la prose de Maeterlinck ou la prosodie de Debussy ?

Les deux ! (rires) Debussy le disait lui-même, il fait chanter les personnages quand il ne peut pas faire autrement, et donc le reste du temps, il les fait parler. C'est évident quand on regarde la partition, il y a des passages entiers qui sont relativement pauvres du point de vue mélodique, mais qui sont écrits sur le rythme et à la hauteur de la voix parlée, et c'est phénoménal ce travail de Debussy. Ne pas chanter ces passages plus qu’il ne faut, c'est difficile ; on peut d’ailleurs faire le parallèle avec les récitatifs dans les ouvrages de Mozart. L’apparente simplicité mélodique de l’écriture de Debussy se reflète magiquement dans l’apparente simplicité de l’écriture de Maeterlinck ! L’histoire de Pelléas et Mélisande s'inscrit dans un sorte de drame du quotidien que Maeterlinck va sublimer au travers de ses personnages et de son écriture. La poésie qui s’en dégage est puissante, et comme dans la musique de Debussy, quand l’émotion doit sortir, il ne la retient pas, la laisse submerger les personnages et les acteurs et du coup, le public. C’est un des aspects essentiels du théâtre symboliste. Par ailleurs, Debussy a conservé presque l'intégralité du texte de Maeterlinck et l'on pourrait ainsi suivre l'opéra en lisant la pièce. Nous, interprètes, devons avoir le même respect que Debussy a éprouvé pour le texte de Maeterlinck. 

Que pouvez-vous nous dire sur la mise en scène de Pelléas imaginée par Katie Mitchell pour le Festival d'Aix-en-Provence ? Quelle(s) particularité(s) exige(nt) sa proposition scénique ?

Katie Mitchell a eu une démarche symboliste dans le fond. Comme Maeterlinck et Debussy, elle arrive à transformer une situation quotidienne, quasiment anecdotique en puissante catharsis, avec un moyen très simple mais pas simpliste pour autant, montrer l’action dramatique au travers d’un rêve de Mélisande. Il ne se passe rien au premier abord puis une petite distorsion de la réalité a l’effet d’une goutte de jus de citron dans un verre de lait : tout est bouleversé ! Elle a aussi une méthode de travail très forte, pour ne pas dire stricte. Elle échelonne le travail dans le temps, et fait en sorte que l'équipe soit soudée, ce qui permet d'aller très loin dans le travail. Il y a une grande confiance qui s'installe entre elle et nous, dès le début, et elle peut dès lors nous demander beaucoup. Quand on a commencé à faire les premiers filages de scènes, on se réunissait après et elle nous demandait systématiquement de lui faire des retours, c'est à dire de lui donner nos sentiments, si on était à l'aise ou pas, et elle notait tous nos commentaires. Quand on reprenait telle ou telle scène le lendemain, elle l'avait retravaillée en tenant compte de nos impressions, et en trouvant des solutions à nos problèmes. Tant que tout n'était pas en place, on reprenait jusqu'à ce que ça le soit, et c'est pour ça que le résultat est d'une précision incroyable. Katie Mitchell a écrit une méthode de mise en scène, elle l'applique dans son travail et cela fonctionne. Vraiment, ça restera comme une rencontre importante, de celles qui entretiennent la flamme pour continuer à faire ce métier.

Pourquoi avez-vous décidé de faire vos adieux à se rôle avec cette production ? Comptez-vous aborder celui de Golaud dans le futur ?...

Il faut choisir le bon moment pour aborder Pelléas, mais également le bon moment pour le quitter. Quand j'ai chanté le rôle pour la première fois, il y a huit ans, je me posais déjà la question de savoir quand je devrai arrêter, car j'ai toujours gardé à l'esprit ce que m’avait alors dit mon prof de chant : « Ne laisse pas la chose s'abîmer ! ». Je l'ai maintenant beaucoup chanté et pense en avoir fait le tour, même si, en l'occurrence, le travail avec Katie Mitchell m'a apporté de nouvelles pistes. Ce n'est pas que je m'en lasse, j'ai toujours autant de plaisir à le chanter, mais cinquante et quelque représentations à mon compteur, ça me paraît déjà pas mal ! (rires) Je pense surtout que c'est un rôle pour jeunes chanteurs, il est primordial d'avoir la fraîcheur du personnage. A un moment, il faut accepter qu'on vieillisse. Et puis enfin, la dernière tient dans l’évolution normale de mon répertoire. Je me suis toujours dit que chanter Pelléas m’interdisait d’aller vers d’autres rôles plus baryton. Il m’était très facile de prendre la voix de Pelléas jusqu’à présent, mais je sens que cette légère adaptation technique nécessaire devient difficile avec le temps et que ma voix tend irrésistiblement vers un baryton plus lyrique. Et je me suis également dit que je ne pourrais sans doute pas trouver un meilleur contexte de travail - le Festival d’Aix, Esa-Pekka Salonen, Katie Mitchell et une distribution comme celle-ci - pour faire mes adieux au rôle. Je préfère aussi m’arrêter avant qu’on ne me le suggère ! (rires) Quant à Golaud, j'y pense mais je me donne encore du temps. J’ai peur de ne pas avoir les épaules pour ce rôle. On verra. J'ai toujours préféré un Golaud avec une voix plus mordante, plus puissante et plus sombre que la mienne : Laurent est pour moi une référence dans le rôle.

Et quels sont donc les autres personnages d'opéra qui vous intéressent particulièrement ? 
 
Il y en trois qui me viennent à l’esprit et semblent à peu près évidents. : Rodrigue dans Don Carlos, dans sa version française donc, que je vais interpréter à Lyon dans deux ans (notez que Rodrigue et Hamlet ont été créés par le même chanteur dans les années 1860, à savoir Jean-Baptiste Faure). Il y a aussi Onéguine que j'aimerais beaucoup chanter, et cela se fera car c'est presque un passage obligé pour mon type de voix, et enfin il y a un personnage dont je rêve depuis longtemps, celui de Wozzeck. J'ai découvert la pièce de Büchner avant l'opéra de Berg, dans une production de Georges Lavaudant au TNP à l'époque où j'étais au Lycée à Lyon. Ce spectacle m'a marqué au plus haut point, c'était avec Dominique Blanc et Daniel Auteuil, et je me rappelle d'un décor en perspective avec des éléments qui bougeaient, quelque chose de très oppressant. Par la suite, j'ai découvert l'opéra, avec cette musique phénoménale, mais à aucun moment je ne me suis dit que c'était un rôle pour moi, car dans les productions que j'ai vues, c'étaient systématiquement des barytons sombres et puissants qui chantaient le rôle, souvent dans un Sprechgesang éprouvant. Puis il y a eu un déclic quand j'ai entendu Simon Keenlyside le chanter à l'Opéra de Paris. Je me suis dit alors que s'il pouvait le faire, je le pouvais moi aussi ! (rires). Entendre Keenlyside m'a donné l'assurance que c'est un rôle que je peux chanter (et j’insiste sur le terme « chanter »). Vraiment c'est un rôle qui m'attire et qui fait résonner ma fibre de tragédien, comme les rôles de Thésée, Hamlet ou Oreste que j'ai déjà interprétés. Ce sont des personnages qui ont une aura universelle, quasi mythologique, et Wozzeck est aussi traversé par cette onde tellurique qui le rend passionnant et aussi inquiétant. Si on se projette dans quelques siècles, je suis certain que ces rôles seront des archétypes que l'on n'aura pas oubliés, car ils ont un caractère intemporel. Pour revenir à votre question, il y a certainement des rôles auxquels je ne pense pas d’aujourd'hui, et qui s'imposeront plus tard. J’aime aussi beaucoup la création, donc des rôles que – par définition – je ne connais pas encore. J'ai adoré participer à La Dispute et Au Monde, à La Monnaie de Bruxelles et depuis on me propose d'ailleurs pas mal de créations, ce dont je me réjouis parce que je trouve ça très excitant. Je crois qu'il est vital que les artistes lyriques se sentent investis par cette mission de faire vivre la musique d'aujourd'hui. 

Y a-t-il des metteurs en scène qui vous ont marqué et avec qui vous aimeriez travailler ?

C'est une question à laquelle il est difficile de répondre : savoir avec qui j'aurais envie de travailler, parce qu'il y a des metteurs en scène qui m'impressionnent, dont j'aime beaucoup le travail, mais tant qu'on ne s'est pas rencontré, on ne peut pas savoir si cela va fonctionner, si le résultat va être bien. Ca ne dépend pas de l’intérêt - voire de la fascination - qu'on éprouve pour lui ou elle. Par exemple, Peter Sellars qui est ici à Aix en ce moment (NDLR : pour Oedipe Rex de Stravinsky), je trouve son travail très riche et très beau, une sorte de référence, mais je ne suis pas sûr qu'il soit à ma portée. J'aime bien les metteurs en scène un peu directifs, et je me sens toujours un peu mal à l'aise quand ils se reposent trop sur nous, en nous laissant faire comme on le sent. J'aime qu'on me donne de la matière et des directions.

La musique française et le récital semblent être la pierre de touche de votre répertoire...

Oui, là aussi, ça me paraît évident. D'abord parce que c'est ma langue, et puis j'ai une couleur de voix qui correspond naturellement à ce répertoire. Quand je suis entré au CNSM de Lyon, on m’a fait comprendre que je n’avais ni la voix ni la présence pour une carrière à l’opéra et que, faute de mieux, je pourrais toujours travailler la mélodie. J’ai d’abord pris ça comme une punition mais j’ai fait à cette occasion une rencontre absolument centrale dans mes années d’études et aussi dans toute ma carrière, depuis bientôt vingt ans. C’est de Ruben Lifschitz dont je voudrais parler.  Il a été mon mentor pendant vingt ans et nous a malheureusement quitté en mars dernier. C'était une personne extraordinaire, brillant, polyglotte, élève d’Alfred Cortot et de Wilhelm Kempff, et qui a fait une carrière de pianiste soliste dans les années 60/70 ; il s’est vite orienté vers l’accompagnement de chanteurs en récital (Eric Tappy et Natalie Dessay pour ne citer qu’eux). Il a ensuite beaucoup enseigné, aux CNSM de Lyon et de Paris, et à la Fondation Royaumont dont je parlais plus haut. Son attachement au texte, au poème avant tout m’a ouvert les yeux et les oreilles, et il m’a fait découvrir tout un répertoire que j’ignorais totalement et qui, aujourd’hui encore, est le reflet de mon répertoire d’opéra. Ma rencontre avec lui a été primordiale. Il m'a aussi donné une forte discipline de travail, une approche du texte et une certaine humilité devant ces chefs-d’œuvre qui m'ont beaucoup aidé dans tout mon travail. Les correspondances entre la mélodie et l'opéra sont maintenant tellement évidentes pour moi que je ne peux pas m'adonner à l'un sans regarder vers l'autre. Par exemple, je suis persuadé que je n'aurais pas pu aborder Pelléas si je n'avais pas chanté de mélodies avant. Quelle que soit la langue dans laquelle je chante, pour moi le texte reste central. C'est pour ça que je me sens bien dans le répertoire baroque aussi, car le texte y est primordial. Au XVIIIe, on parlait de « tragédie lyrique » et de déclamation plus que d'opéra, quelque chose où le texte et le théâtre l'emportent sur la musique. Au XIXe, avec le belcanto et l’agrandissement des salles et des orchestres, on a un peu perdu ce contact avec le texte, qui est alors passé derrière la musique, Moi, je n'ai pas les épaules pour ce répertoire, à part quelques rôles comme Hamlet ou Rodrigue, des parties vocales qui sont écrites pour des chanteurs comme moi, et qui ont la particularité d’être basés sur des pièces de théâtres fortes qui feraient presque oublier la musique !

On connaît votre attachement – en dehors de la musique – à la nature et a l'art culinaire...

Oui, c'est exact. J'ai grandi dans une ferme à la campagne. Mon arrière-grand-père, mes grands-parents et mes parents ont toujours eu un potager dans le jardin. Avant de s'installer à la campagne dans les années 30, mon arrière-grand-père était charcutier à Lyon, et je l'ai vu de nombreuses fois tuer le cochon quand j'étais gamin. C'était ensuite une semaine entière de préparation et de cuisine à laquelle toute la famille participait : des moments incroyables de connivence et de partage. Adolescent, comme petits boulots, j'ai travaillé dans une boulangerie puis dans le restaurant de mes cousins qui vivaient dans le village d'à côté, et je me suis retrouvé directement en cuisine, contre toute attente ! (rires) Je ne savais rien faire, et j'ai donc tout appris à ce moment là, sur le tas comme on dit. Donc oui, cuisiner et jardiner ont toujours été ma soupape de sécurité, une respiration essentielle, et j'en ai toujours autant besoin. Les deux nécessitent une vertu cardinale, qui est la patience, et cela me sert aussi beaucoup dans mon métier de chanteur. Et puis enfin, je suis lyonnais, la bonne bouffe c'est dans nos gènes ! (rires)

Interview réalisée à Aix-en-Provence par Emmanuel Andrieu, le 15 juillet 2016

Crédit photographique © Chris Mann

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