Rencontre avec Marie-Ange Todorovitch

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Moult fois acclamée sur ces même planches de l'Opéra de Marseille – dans La Chartreuse de Parme (Gina), Le Comte Ory (Ragonde), L'Italienne à Alger (Isabella), Elektra (Clytemnestre), et plus récemment dans Orphée aux Enfers (L'Opinion publique), Colomba (rôle-titre) ou encore Le Vaisseau fantôme (Mary) -, la superbe mezzo montpelliéraine Marie-Ange Todorovitch est de retour dans la cité phocéenne pour interpréter, cette fois, le rôle de Métella dans La Vie Parisienne de Jacques Offenbach. L'occasion rêvée pour Opera-Online de rencontrer cette chanteuse aussi pétillante et généreuse dans la vie que sur scène.

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Opera-Online : Votre premier instrument était le piano. Comment êtes-vous passée au chant ?

Marie-Ange Todorovitch : Oui en effet, le piano a été mon premier instrument, dès  l'âge de six ans. Très jeune, je voulais devenir professeure de piano, j’ai fait mes études au conservatoire de Montpellier. A seize ans, je donnais déjà des cours. Mon compositeur préféré étant  JS Bach, j’ai tout naturellement commencé mes études d’orgue. C’est sur les conseils de mon professeur de solfège qui avait remarqué mon timbre de voix que j’ai commencé le chant, tout en poursuivant  mes études d’orgue. A 20 ans, je suis entrée au CNSM de Paris dans la classe de chant de Jane Berbié, qui m'a dit très vite qu'il fallait que je fasse un choix entre l'orgue et le chant... tout en me conseillant d'opter pour la seconde voie ! (rires) Après réflexion, je me suis dit qu'il y avait peut-être cinq organistes dans le monde qui gagnaient très bien leur vie et qu'il serait plus sage d'embrasser la carrière de chanteuse - si on la réussit bien sûr -, car nul n’ignore qu’il est facile de commencer sa carrière... faut-il encore qu’elle dure ! Avec ma nature de théâtre, je sentais bien que je deviendrai une saltimbanque. Je n'ai jamais regretté d'être sous les feux de la rampe, car je crois que je me serai ennuyée toute seule... perchée en haut d'une tribune ! (rires)

Vous avez découvert tard, à l'âge de 28 ans, que votre vraie tessiture était celle de Mezzo-Soprano...

Beaucoup de femmes ont des voix très longues et ne le savent pas. Quand on a dix-huit/vingt ans, par prudence, on n'ose pas utiliser la voix mixte et de poitrine, et on va donc chercher à travailler davantage  l'aigu, plutôt que de chanter avec tout son corps. Le professeur risque de mettre une fausse étiquette sur la voix de l’apprentie chanteuse. La plupart d’entre elles s'orientent donc vers la voix de soprano, moi comprise, mais je me suis rendue compte petit à petit que je n'étais pas à l'aise dans cette tessiture. A l’âge de 28 ans, j'ai eu la chance de suivre des Masterclasses dispensées par Christa Ludwig à l'Ecole de l'Opéra de Paris (NDLR : actuel Atelier Lyrique). Elle a eu des doutes quant à ma tessiture, et m’a dit alors de revenir la voir deux jours plus tard, après avoir travaillé deux airs pour mezzo : « Voi che sapete » de Cherubino dans Les Noces et l'Air « des cartes » dans Carmen. C'est grâce à Ludwig que j'ai enfin pu prendre conscience de la vraie nature de ma voix ! Ainsi a démarré ma carrière internationale avec Cherubino au festival de Glyndebourne.

Quel est votre rapport avec les metteurs en scène ?

Ma foi, j'ai un gros défaut, à moins que ce ne soit une qualité... A l'instar de Roberto (Alagna), j'écoute, vois et lis tout ce qui existe – en termes discographiques, vidéographiques et littéraires - quand j'aborde un nouveau rôle ou une nouvelle production. Avec le travail effectué en amont, je me fais ma propre opinion du personnage, mais après je laisse tout cela de côté, je travaille avec un très bon chef de chant, j’enregistre mes leçons, et  travaille mon rôle quelques mois avant le début des répétitions, avec mes propres tempi et ma propre interpretation etc. Vient la rencontre avec le metteur en scène, certains savent très bien vous guider, d'autres beaucoup moins... au risque d'être également déçue par rapport à l'idée que je m'étais faite de mon personnage, qui ne correspond parfois pas du tout à celle du régisseur... Dans ce cas-là, je dois bien l'avouer, je mets un mouchoir sur mes propres idées, et je ne remets pas en cause ses choix personnels. Vous savez, il ne faut pas se leurrer, nous faisons un métier où il faut savoir se taire...et ce n’est pas toujours facile !

Le jeu d'acteur vous paraît-il aussi important que le chant ? Accordez-vous une primauté à l'un ou à l'autre ?

Pour moi c'est un tout, quelque chose de complètement imbriqué. Par contre, il est vrai que lorsqu'on est dans le personnage, on oublie tout ce qui est d'ordre vocal : on chante avec son cœur, ses émotions, la voix est en place, et une fois sur scène, on ne pense plus du tout à la technique, tout est - ou du moins doit être - en symbiose.

Quelle place tient la création, la musique contemporaine dans votre carrière ?

C'est quelque chose de très important pour moi. Mon ami compositeur Lionel Ginoux vient tout juste de m'écrire deux très belles mélodies en espagnol, que j'espère pouvoir vite « tourner » en concert. J'aime aussi participer à des créations lyriques, mais je regrette beaucoup que la plupart ne soient jamais reprises ensuite... comme Colomba, que j'ai chantée ici à Marseille, ou Quai Ouest, à l'Opéra National du Rhin. Quand on entre dans une partition comme celle de Die Eroberung von Mexico - que j'ai chanté, cet été au Festival de Salzbourg -, vous avez vraiment l'impression de faire un grand pas en avant, tout en rentrant dans la difficulté, car les œuvres contemporaines sont bien plus exigeantes que le répertoire dit « classique », mais c'est ce que j'aime dans ce métier : les défis ! Pour le coup, cette dernière partition a plus de chance puisqu'elle va être reprise  en juin prochain à l'Opéra de Cologne... mais sans moi car je chanterai Mrs Quickly dans Falstaff au Grand-Théâtre de Genève au même moment...

L'opérette – et les ouvrages d'Offenbach en particulier – semblent tenir une grande place dans votre agenda...

Oui plus passé que futur cela dit... Vous savez, mes parents étaient très mélomanes, et même chanteurs amateurs, d'opérette surtout, d'où peut-être mon goût prononcé pour ce répertoire. J’ai été bercée par Luis Mariano. Et puis ça a été un peu par hasard que j'ai tant fréquenté l'opérette... il y a eu une époque, sous l'ère de Nicolas Joël au Capitole de Toulouse, où j'assumais – à chaque fêtes de Noël - les grands rôles de l'opérette, notamment ceux d'Offenbach comme La Périchole, La Belle Hélène etc. J'ai un côté meneuse de revue donc je m'y sens très à l'aise, et je déplore vraiment qu'on en monte de moins en moins...

Comment imaginez-vous votre vie dans une dizaine d’années ?

Assise au coin de ma cheminée l'hiver - avec mon amoureux - dans ma maison en Haute Savoie ! Je continuerai mes ballades en montagne, mes fils seront devenus grands, et l’un d’entre eux sera peut-être papa... et moi grand-mère... Qui sait ? (Rires) En attendant, lorsque je ne suis pas sur une production, mes journées sont très occupées, je suis remplie d’énergie, je donne des cours de chant à quelques jeunes artistes. J’essaie de leur transmettre mon amour pour ce métier, nous travaillons techniquement bien-sûr, mais aussi musicalement, car au fil des années, j’ai acquis une grande connaissance du répertoire. Nous préparons ensemble leurs auditions, et c’est un échange extraordinaire ! Plus tard j’aimerai enseigner dans un conservatoire, afin de former les étudiants au moins sur cinq années consécutives Je suis invitée régulièrement pour des Masterclasses, et en 2016, il y en aura une en avril en Haute Savoie, puis une autre en octobre à Pézenas dans l'Hérault.

Et si vous deviez vous cantonner à un seul rôle, quel serait-il ?

Sans hésitation aucune, celui de Madame de Croissy (NDLR : dans Dialogues des Carmélites de Poulenc). Pour commencer, le livret de Bernanos est un pur chef d'œuvre ; on rentre ici dans un mysticisme profond et cela résonne énormément en moi. Et le personnage de Mme de Croissy, cette femme qui est terrifiée à l'idée de mourir - malgré sa foi en Dieu et parce que c'est un être humain, tout simplement - est passionnant à interpréter. Dialogues des Carmélites est aussi l'ouvrage – avec Carmen et L'Heure espagnole – que j'ai le plus chanté.

Quelles sont les rôles que vous n'avez pas encore abordés et que vous aimeriez que l'on vous propose ?

J'aimerais bien qu'on me propose le rôle d'Erda dans le Ring de Richard Wagner, et - dans le répertoire français – celui de Geneviève dans Pelléas et Mélisande. Il y aurait aussi le rôle de Suzuki dans Madama Butterfly, pour vous donner un autre exemple. On me l'a proposé il y a très longtemps à l'Opéra Bastille, mais j'ai décliné la proposition car je trouvais le rôle trop lourd, et même dangereux pour ma voix. J'ai toujours été très sage et pondérée dans ma carrière... ce qui me permet de durer je crois ! (rires)

Propos recueillis - le 5 décembre 2016 à Marseille - par Emmanuel Andrieu

Marie-Ange Todorovitch chante Métella dans La Vie parisienne de Jacques Offenbach à l'Opéra de Marseille - jusqu'au 7 janvier 2016
 

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