La Bohème, bonheurs et misères de la vie d’artiste

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Alors que Sonya Yoncheva incarne à partir de demain, le 8 janvier 2016, le rôle de Mimi dans une reprise de La Bohème au Théâtre Im Schiller de Berlin, où elle donne notamment la réplique à Joseph Calleja en Rodolfo, on en profite pour revenir plus en détails sur le chef-d'oeuvre de la consécration de Puccini. Véritable tournant réaliste dans l'opéra romantique, la Bohème met en scène la vie quotidienne (en lieu et place des traditionnels récits d'inspiration mythique ou héroïque) pour mieux célébrer « la jeunesse comme un temps de liberté faite d’insouciance et d’insolence », avant que « la confrontation avec la mort ne marque le passage à l’âge adulte ».

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Pour définir le cadre et l’atmosphère de La Bohème de Giacomo Puccini, on pourrait paraphraser le titre du célèbre roman de Balzac, Splendeurs et misères des courtisanes paru dans les années même où se déroulent les Scènes de la vie de bohème d’Henry Murger, source littéraire de l’opéra. La vie de jeunes artistes dans le Paris de 1840 est faite de bonheurs inattendus entre amis et amants, sans cesse contrebalancés par les misères de l’extrême dénuement. A travers cette évocation pleine de nostalgie, le compositeur invite le public à revivre avec lui les espoirs et les ardeurs d’une jeunesse trop vite évanouie. Le secret de l’exceptionnel succès de La Bohème réside sans aucun doute dans ce pouvoir d’identification du public avec des personnages simples et émouvants auxquels donne chair et profondeur un langage musical inédit. De douces réminiscences en violents regrets, personnages et spectateurs idéalisent le passé entre rires et larmes, portés par une musique résolument tournée vers l’avenir.

Vers la consécration

Le 1er février 1896 à Turin est créé le quatrième ouvrage de Giacomo Puccini (1858-1924), La Bohème. Au pupitre, Arturo Toscanini un jeune chef au talent prometteur. Nous sommes alors trois ans, jour pour jour, après le formidable triomphe de Manon Lescaut créée sur cette même scène du Teatro Regio. Ce soir-là, trente rappels d’un public survolté avaient consacré Puccini comme l’héritier de Verdi : à l’instar du « Maestro » il savait déployer une irrésistible générosité lyrique en donnant à l’orchestre une vraie place dramatique.

Le succès rencontré par La Bohème n’a pas la même ampleur. Si le public paraît séduit dès le premier tableau, la construction très audacieuse du second, le perturbe dans ses repères. Les deux tableaux suivants que vient clore la déchirante agonie de l’héroïne, suscitent des rappels moins enthousiastes que ceux qui avaient marqué la création de Manon Lescaut. En Italie, les critiques sont partagés ; l’un d’eux écrit doctement : « ‘La Bohème’ ne laissera pas une trace mémorable dans l’histoire de notre opéra »…Tandis qu’à Paris, Massenet ou Ravel font part de leur admiration, Fauré parle d’un « affreux opéra italien » et un journaliste fustige « un livret pour midinettes d’avant-guerre »… Mais Oscar Wilde, conquis, écrira : « Cette musique est émouvante et pénètre le cœur. Puccini est un Alfred de Musset qui écrit des notes ».

Toutefois dès la troisième production à Palerme en avril 1896, le triomphe est complet et il ne se démentira plus. Avant la fin du siècle l’ouvrage aura été donné dans le monde entier et tous les plus grands chanteurs auront prêté leur talent aux quatre jeunes artistes et à leurs deux compagnes d’infortune. Après La Bohème, la suprématie de Puccini sur l’art lyrique italien ne fait plus de doute.  Idéalisation des promesses éphémères de la jeunesse, l’ouvrage triomphera du temps.

Giacomo Puccini a entamé la composition de son nouvel ouvrage le 21 janvier 1895 alors qu’il séjournait dans sa propriété de Torre del Lago. Il travaille avec passion. Le 10 décembre de la même année, à minuit précisément, il met un point final à sa partition après un travail aussi méticuleux qu’acharné. Durant cette période de création intense, il ne s’est octroyé qu’une seule « récréation » à Florence le 5 octobre pour assister à une représentation de la Tosca de Victorien Sardou avec la grande Sarah Bernhardt. Toujours en éveil, Puccini ne saurait se contenter d’explorer une seule piste à la fois et tout changera à nouveau radicalement avec la mise en chantier de son prochain opéra, Tosca, auquel il songe déjà. Mais pour l’heure, le compositeur peut savourer l’achèvement de cette Bohème dont la genèse a un peu souffert de ses premières hésitations. C’est après avoir écarté différentes possibilités que le musicien a fixé son choix sur un roman autobiographique d’Henry Murger (1822-1861), Scènes de la vie de bohème. L’auteur français les a d’abord publiées en feuilleton, de 1845 à 1848, puis il en a tiré une pièce qui connaît un immense succès en 1849. Mais pendant que Puccini hésitait, un compositeur rival, Ruggiero Leoncavallo (1858-1919) décidait lui aussi d’écrire un opéra à partir du roman de Murger. Avec I Pagliacci (1892), Leoncavallo venait de connaître un succès fulgurant qui lui avait donné une certaine notoriété en lui conférant le statut de porte-drapeau de l’opéra vériste pour la maison d’édition Sonzogno, rivale de la maison Ricordi, éditrice de Verdi et de Puccini… La presse va s’emparer du sujet et la rivalité des deux grandes maisons d’édition va s’exacerber à travers la querelle publique qui oppose Leoncavallo et Puccini . L’ouvrage de Leoncavallo sera créé plus d’un an après celui de Puccini et Gustav Mahler, sollicité pour donner son avis sur les deux partitions, sera impitoyable : « La musique de Leoncavallo et sa partition ressemblent à leur auteur : creuse, prétentieuse, boursouflée et, dans l’ensemble, tirant sur le vulgaire. Instrumentation superficielle, bruyante, fâcheuse. Pour moi : littéralement répugnante. Une seule mesure de Puccini vaut mieux que tout Leoncavallo ».

Souvenirs de jeunesse

Entre romantisme attardé et réalisme naissant, les Scènes de la vie de bohème de Murger développent en tableaux pittoresques la vie de la jeunesse artistique parisienne. Bien que résolument insouciants, ces artistes en devenir n’échapperont pas aux conséquences de la misère : le froid, la faim, la maladie et la mort viennent inexorablement confirmer l’avertissement de l’auteur : «  D’ailleurs je n’ai point juré de vous faire rire absolument. Ce n’est point gai tous les jours, la bohème ». Dans une lettre datée de décembre 1882, le jeune Puccini évoque sa chambre « très, très froide » dans laquelle manque cruellement un « de ces poêles à charbon peu coûteux qui chauffent très bien ». On croit retrouver ce poêle dès le premier tableau de La Bohème : pour se réchauffer Rodolfo y jette avec désinvolture le manuscrit du drame qu’il vient d’écrire… Le froid fonctionnera ensuite comme une sorte de thème récurrent, depuis « la petite main froide » de Mimi que Rodolfo tente de réchauffer lors de leur première rencontre jusqu’au froid qui glace la jeune femme sur le point de mourir. Son dernier souhait sera d’ailleurs de pouvoir réchauffer ses mains dans un manchon. Omniprésents, l’hiver, la neige et le gel auront raison du talent et de l’amour.

Puccini est sans aucun doute séduit par l’esprit burlesque et plein de fantaisie attaché à l’évocation de ce Paris bohème qui lui rappelle sa propre jeunesse milanaise. La Bohème s’ouvre sur un thème repris du Capriccio Sinfonico un ouvrage que le jeune musicien a composé autrefois pour son examen de fin d’étude au Conservatoire de Milan. On retrouvera à plusieurs reprises au cours de l’opéra ce thème associé aux quatre artistes, Rodolfo, le poète, Marcello, le peintre, Colline, le philosophe et Schaunard, le musicien. Nourrissant comme eux des rêves de gloire, le jeune Giacomo a quitté sa ville natale de Lucques pour entrer au Conservatoire de Milan où il a fréquenté l’avant-garde artistique, en particulier ce groupe qui se baptisait « les Hirsutes ». Ces fameux « scapigliati », artistes pauvres en révolte contre toutes les formes de conformisme, ont frayé la voie au « vérisme ». Il y a un lien évident entre la « bohème » parisienne décrite par Murger et cet épisode marquant de la vie intellectuelle milanaise connu sous le nom de « Scapigliatura ». Les deux librettistes de La Bohème  Luigi Illica (1857-1919)  et Giuseppe Giacosa (1847-1906) ont eux aussi appartenu  à ce mouvement de renouveau artistique.

On peut aussi rappeler que Puccini a fondé un « Club de la Bohème » avec quelques amis de Torre del Lago dont il partageait la passion pour la chasse et pour la pêche. Dans ce joyeux cénacle, on se réunissait pour discuter en plaisantant, un verre à la main comme le feront les artistes de La Bohème… Le groupe d’amis de Torre del Lago  fêtera d’ailleurs comme il se doit le succès de La Bohème en organisant une fête costumée où Puccini, déguisé en empereur romain, sera porté en triomphe ! Les amis finiront par perdre l’habitude de se réunir dans la baraque de pêcheurs où Puccini avait esquissé plusieurs des mélodies de son opéra. Le temps de la jeunesse était définitivement passé… Désormais, Puccini était plus que célèbre, il était devenu une gloire de l’opéra.

Une dramaturgie du quotidien

Le compositeur voit rapidement tout le parti qu’il peut tirer du contraste entre la vie insouciante du Quartier Latin et l’élément lyrique et pathétique que va constituer le pitoyable destin de Mimi. Rodolfo la compare à : « une fleur de serre » « flétrie par la pauvreté » que l’amour ne peut « rappeler à la vie ». Puccini demande à Illica de lui écrire un livret à partir du roman de Murger. Selon son habitude, le musicien se montre très attentif. Parfois trop pointilleux, il devient désobligeant à l’égard de son librettiste auquel il fait recommencer certaines scènes quatre ou cinq fois ! Finalement l’éditeur Ricordi adjoint à Illica un second librettiste, Giacosa. A eux deux, ils parviennent à préserver l’essentiel de l’œuvre initiale en alternant comique et tragique comme dans la « vraie » vie. Des épisodes cocasses s’effacent devant des confrontations émouvantes où s’épanchent les désillusions amoureuses attisées par l’impuissance devant la misère et la maladie. Dans les moments comiques, la vivacité et l’humour des échanges marqués par un irrésistible brio rythmique rappellent le style du dernier grand opéra de Verdi, Falstaff, créé en 1893, à peine trois ans avant La Bohème.   

On pourrait parler d’une véritable « dramaturgie du quotidien » : dans une petite mansarde sous les toits de Paris nous découvrons l’histoire de Rodolfo et Mimi, un coup de foudre entre un poète et une dentellière. Ce qui peut rappeler au  lecteur moderne un roman de Pascal Lainé, La Dentellière (1974), autre histoire d’amour impossible pour une héroïne toute simple dotée elle aussi d’une mystérieuse poésie et d’un vrai sens du sacrifice. Ces œuvres ont en commun l’évocation d’un quotidien sans éclat à travers un personnage cristallisant l’aspiration à une vie humble. Mimi, la petite brodeuse au teint maladif, cherche l’amour idéal dans un univers baigné de douceur poétique : «  Mon histoire est brève : sur toile ou sur soie je brode (…) Je vis tranquille et heureuse et mon plaisir est de faire des lys et des roses. J’aime ces choses-là dont le charme est si doux, qui vous parlent d’amour, de printemps (…) de rêves, de chimères, ces choses qui ont nom poésie… ». Archétype de la soprano « lirico » puccinienne, Mimi est une héroïne fragile qui doit se préserver de toute mièvrerie. Son chant sera sensible et toujours empreint d’une poésie expressive. Face à elle, la coquette et rusée Musetta semble un parfait contraire quand elle déploie tous ses charmes dans sa célèbre valse sensuelle.

Finies les situations hors du commun auxquelles se trouvent confrontés des héros exceptionnels comme dans l’opéra romantique :  La Bohème montre comment berner un propriétaire venu réclamer ses loyers impayés ou comment ne pas payer une addition trop élevée. Les amants sont des voisins qui se rencontrent sur le palier. Ils engagent la conversation parce qu’une chandelle est éteinte par un courant d’air… Après sa rupture avec Mimi, Rodolfo conservera amoureusement « le frêle petit bonnet que, sous l’oreiller, elle avait, en partant, glissé ». Marcello et Musetta, couple d’amants querelleurs, se séparent pour des vétilles et non parce qu’un père menaçant ou un dieu vengeur ferait obstacle à leur bonheur. Avec La Bohème nous assistons à l’avènement d’une dramaturgie résolument moderne qui n’hésite plus à mélanger les registres.

En propulsant sur le devant de la scène lyrique des personnages et des situations qui en sont habituellement bannis, Puccini aurait-il voulu jouer la carte du réalisme ? Serions-nous en présence d’une sorte de pamphlet social typiquement vériste ?  L’ouvrage semble assez éloigné de cette perspective. Les protagonistes sont animés par un véritable appétit de réussir grâce à leur talent. La représentation de la vie de bohème conduit surtout à une célébration de la jeunesse comme un temps de liberté faite d’insouciance et d’insolence. Et la mort de Mimi symbolise la fin inéluctable de cet âge heureux de l’existence qui ne peut avoir qu’un temps, très court et fugitif. La confrontation avec la mort marque ici le passage à l’âge adulte.

Entre les tableaux qui constituent La Bohème, on observe un subtil effet de symétrie et de correspondances. Ainsi le premier et le dernier tableau ont pour cadre la mansarde que se partagent les artistes. Chaque tableau se divise en deux parties : la première, comique et pleine de pétulance, la seconde lyrique, allant dans le tableau final jusqu’aux sommets du pathétique. Ces effets de miroir mettent en lumière le passage du temps. D’un moment à l’autre, la joie n’est plus aussi vive et le bonheur n’est plus qu’un souvenir évoqué avec nostalgie grâce à une musique savamment tissée de motifs expressifs. De correspondances en résonnances, nous sommes enveloppés dans ce tissu sonore, mobile et chatoyant qui redonne vie à la jeunesse perdue – et retrouvée.

     Catherine Duault

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