Rencontre avec Leonardo García Alarcón (2/2) : des Indes Galantes à Bastille et bien d'autres projets

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Nous poursuivons notre rencontre avec le chef argentin Leonardo García Alarcón qui se retrouvera dès la fin du mois à la tête à la tête de son ensemble Cappella Mediterranea ainsi que du Chœur de chambre de Namur pour Les Indes Galantes à l'Opéra de Paris. Un événement si l'on considère que cela marque l'entrée du répertoire baroque, habituellement cantonné au Palais Garnier, dans la salle de la Bastille. D'autant plus que la mise en scène est ici confiée à Clément Cogitore qui n'hésitera pas à inclure des danses surprenantes, comme le krump. Nous sommes donc revenu avec le chef sur cette production dont les répétitions ont à présent commencé, ainsi que sur les nombreux autres projets qui l'attendent...

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sommaire

1. Rencontre avec Leonardo García Alarcón (1/2) : de Bach au baroque
2. Rencontre avec Leonardo García Alarcón (2/2) : des Indes Galantes à Bastilles et bien d'autres projets

Dans votre actualité chargée se trouvent également Les Indes Galantes à l’Opéra de Paris. Que pouvez-vous nous dire de cette production dont les répétitions viennent de commencer ? Comment appréhendez-vous cette association avec le krump de Los Angeles ?

Je trouve que travailler avec Clément Cogitore (le metteur en scène) est très enrichissant, car il vient vraiment du monde du cinéma, du visuel, et c’est quelqu’un qui n’a pas d’a priori stylistique, qui n’a pas sacralisé la pièce comme aurait peut-être pu le faire quelqu’un connaissant l’univers dubaroque. On peut donc discuter de la force actuelle des Indes Galantes et à quel point Rameau est un compositeur actuel. C’est justement cela un« classique » : il y a des compositeurs et des grands compositeurs. Pour les seconds, il n’y a pas de temps : ils dépassent les âges, et leur musique rajeunit. C’est comme un très bon violon qui traverse les Âges et sonne chaque fois mieux.

Ce qui m’a touché c’est donc que ces personnes de la scène, dont les danseurs, ont pu travailler les différents tableaux de l’œuvre, où, à l’époque déjà, chaque tableau décrivait l’étrangeté, des actions qui se passaient dans de très lointains pays (comme les Incas du Pérou, les Perses, la Turquie, Amérique du Nord…). La première réflexion du compositeur était autour de la notion d’étrangerqui était à cette époque quelqu’un de très éloigné, sur lequel on pouvait développer un imaginaire, y compris la peur de cet étranger, et celle de le voir arriver.

Aujourd’hui, qu’est-ce qu’un étranger ? Il n’est plus loin, il est avec nous, à côté de chez moi, sur le même pallier d’immeuble… Comment alors articuler cette réflexion aujourd’hui, pour les 350 ans de l’Opéra de Paris, qui est aussi une réflexion sur les actes de l’hypocrisie humaine parfois inconscients, comme des réflexes produits par notre éducation : une peur de l’inconnu, de la différence, de ce qui peut provoquer la diversité.

Pour ma part, je viens de l’Argentine, je suis donc un « sauvage ». Je viens d’un pays où j’ai vu les richesses de la diversitéengendrer de très belles choses, mais où, comme aux Etats-Unis, cela a aussi provoqué une certaine instabilité. On sait néanmoins à quel point, dans l’histoire de l’Humanité, la diversité a provoqué de belles choses : l’exemple de la Méditerranée (à l’origine du nom de l’un de mes ensembles), avec les cultures juive, arabe, la Renaissance italienne, l’Espagne, la Grèce, sans parler de l’Empire romain.. Tout ce que la Méditerranée a donné à l’Occident, c’est la diversité des cultures, notamment dans les domaines de l’art ou de la science, ce qui a permis une réelle évolution dans l’histoire de l’Humanité. Bien sûr, ces évolutions étaient toujours suivies de guerres, car l’être humain est ainsi : il a peur que l’autre culture n’envahisse la sienne.

Dans ces Indes Galantes, on a toujours le souvenir de ce que Rameau a peut-être ressentiquand on l’a amené à la cour du roi Louis XV où il a vu les indiens du nord de l’Amérique qui ont dansé. C’est de là qu’il a pu développer la pièce la plus connue qui est La danse des Sauvages. Pour Clément (Cogitore) et moi, il était très clair qu’on voulait aller chercher aujourd’hui ceux qui, pour nous, peuvent être des « sauvages du nord de l’Amérique », et comprendre cet héritage, l’attachement à ces personnages originaires arrivés en France au XVIIème siècle. On pourrait d’ailleurs mesurer grâce à cette création la tolérance que l’on a envers la différence et envers les différences esthétiques. Jusqu’où ces différents critères de beauté peuvent-ils cohabiter, aujourd’hui à Bastille et dans le monde? D’autant plus qu’il s’agit là aussi d’un symbole politique pour Stéphane Lissner, car pour la première fois, l’opéra baroque sort de Garnier pour venir à Bastille et s’invite auprès d’un public qui n’irait pas nécessairement à Garnier. 

Concernant le krump, le metteur en scène est allé chercher une danse d’Amérique du Nord d’aujourd’hui pour représenter des pulsions rythmiques d’aujourd’hui. Personnellement, je dois dire que cela me touche de voir danser sur une musique baroque, quel que soit le style de danse.  Cela montre, d’une certaine façon, que le Temps n’existe pas. A partir du moment où l’on commence à jouer de la musique, le temps s’arrête, et pouvoir mélanger différentes époques et danses d’aujourd’hui permet aussi que ces compositeurs ne restent pas dans un cercle restreint de connaisseurs.

Il y aura donc plusieurs styles de danses dans ces Indes galantes, pas seulement le krump

Oui. C’est vrai que le krump est relativement bref dans le spectacle, c’est anecdotique, mais en réalité la richesse est énorme. Je pense qu’à un moment, on va se demander où est le krump car il mettra du temps à arriver. Il y a en réalité une chorégraphie vraiment très travaillée par Bintou Dembélé, très symétrique ; c’est une pensée cartésienne où tout doit être vraiment calé à la perfection, il n’y a pas d’espace pour l’improvisation, et là-dessus, on est très proche de Rameau ! Tout a été décidé par Rameau d’une manière tellement parfaite que, comme il l’a dit, cette pièce n’aurait même pas besoin d’un chef, elle pourrait être jouée seule « car c’est la perfection absolue de proportions dans la musique ».

En parlant de Rameau, comment appréhendez-vous cette partition en tant que chef ? De manière plus générale, comment travaillez-vous une œuvre que vous allez diriger ?

Concernant Les Indes Galantes, il s’agit d’une pièce que je connais très bien pour l’avoir jouée en 2003 au Théâtre Colón de Buenos Aires lorsque j’étais assistant....... 

Ensuite, je me suis tourné davantage vers les œuvres italiennes – il n’y a malheureusement pas le temps pour tout (rire) –, mais aujourd’hui, avec Les Indes Galantes, je me retrouve avec une pièce qui me montre à quel point la danse dicte le rythme au texte et à la musique : ici, on peut dire « prima la musica » et ensuite la parole. Ici, il s’agit vraiment d’un ballet, la danse conduit donc le tout. C’est une musique qui n’a pas besoin d’un texte derrière, qui s’éloigne du signifiant. Bien sûr il y a des récitatifs d’une très grande richesse, mais c’est avant tout les danses, les chœurs qui ont toujours une telle pulsion que c’est impossible de ne pas retenir la proposition mélodique : tout reste dans la tête. C’est quelque chose de très fort et d’assez unique propre à Rameau. Il traite de nouvelles idées tout le temps, et pour cela il est très moderne : on est habitué aujourd’hui à une vie de zapping. Dans Les Indes Galantes, on vitdans ce type de monde, un monde de changement continu du début à la fin. C’est une grande force du discours de la musique que j’associe aussi seulement à Mozart. 

Me concernant, j’étudie beaucoup les proportions de tempi, et bien évidemment l’orchestration. C’est une chose que vous devez connaître à la perfection, vous devez connaître aussi à quels moments vous pouvez avoir une plus grande liberté d’interprétation dramatique. Il faut que je puisse mémoriser les récitatifs accompagnés afin que je puisse être très près des solistes sans lire la partition, et finalement la pièce est mémorisée, et j’arrive à diriger sans partition. C’est ce que je fais pour toutes les pièces. C’est seulement quand je suis sans partition que j’arrive vraiment à atteindre un bon niveau d’exécution, du moins celui que je souhaite. 

Vos projets ne s’arrêtent pas à ceux dont nous avons parlés. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce qui vous attend cette saison ? Il y a par exemple la résidence à Radio France…

Oui, avec notamment la Messe en si mineur de Bach aux côtés de l’Orchestre et des Chœurs de Radio France, qui est peut-être la pièce que j’aime le plus de toute l’histoire de la musique. Je ferai ensuite un concert de musique improvisée à l’orgue avec des motets au mois d’octobre, dans un registre différent, puis un autre concert, la « fiesta barroca », avec des pièces de différentes archives baroques latino-américaines. 

Sans oublier Les Indes Galantes aussi, mais au Grand Théâtre de Genève en novembre et décembre avec une autre mise en scène, cette fois de Lydia Steier. Il s’agit donc d’une production tout à fait différente, ce qui est très stimulant : pouvoir aborder la même pièce tout de suite pour aller vers une autre esthétique et servir différentes lectures.

On prépare également Alcina à la rentrée 2020 à l’Opéra de Nancy. Nous retrouverons alors Kristina Mkhitaryan qui est une des sopranos actuelles que j’admire le plus et Kangmin Justin Kim en Ruggiero. Je pense que c’est une très belle distribution et je serai aussi avec Cappella Mediterranea pour cette pièce que j’ai déjà dirigée à Genève, mais avec l’Orchestre de la Suisse. J’ai hâte de pouvoir le faire avec des instruments d’époque et au diapason écrit par Haendel, ce qui nous laissera plus de libertés, d’autant plus que ce sera avec Serena Sinigaglia, une metteuse en scène exceptionnelle avec qui j’ai déjà créé à Genève Il Giasone de Cavalli.

Il y a aussi une actualité disque car Il Prometeo va sortir à la rentrée. Il s’agit d’un opéra moitié Antonio Draghli, moitié moi-même ! Je suis également enrésidence avec l’Orchestre de la fondation Gulbenkian à Lisbonne, j’ai des concerts avec l’Orchestre de la Suisse Romande, l’Orchestre d’Anvers, etc…

Au mois de janvier toutefois, nous avons un projet important : L’Orfeo de Monteverdi à Amsterdam, qu’on enregistrera aussi. Nous l’avons déjà joué un petit peu partout dans le monde, et je pense qu’il est temps de l’enregistrer, surtout avec Valerio Contaldo qui est un Orfeo de rêve. Et puis il y a encore beaucoup d’autres projets en préparation, dont un Couronnement de Poppée, mais on ne peut pas tout dire…

Propos reccueillis par Elodie Martinez le 22 août 2019

© Jean-Baptiste Millot

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