Louis Désiré : « Dessiner sur la nuit et éclairer l’obscurité me plait »

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Ces vendredi 26 mars et dimanche 28 sont données, à l’Opéra de Marseille, deux représentations de Luisa Miller de Verdi en vue d’une captation vidéo pour une diffusion ultérieure du spectacle sur France Télévisions. Nous avons eu l'opportunité d’assister à la première, et de rencontrer le metteur en scène marseillais Louis Désiré, décidemment « prophète en son pays », après que Maurice Xiberras lui a confié La Bohème en décembre dernier (lire notre recension) avant la reprise de sa Tosca il y a tout juste un mois (nous y avons assisté). Il nous parle de sa passion pour Maria Callas, de son amour pour Barcelone où il vit, ou encore de son goût pour l’obscurité et de la couleur noire qui sont comme une marque de fabrique dans toutes ses scénographies…

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Opera-Online : Comment est né votre goût pour le théâtre et pour la musique ?

Louis Désiré : Je suis né dans l’Opéra de Marseille. Mon père et ma grand-mère y travaillaient et je passais tous mes moments libres dans l’obscurité de la salle, blotti dans un fauteuil d’orchestre au premier rang côté jardin, pendant les répétitions et les spectacles. Mais le coup de foudre est arrivé avec l’écoute de l’enregistrement de Tosca avec Maria Callas. Ma grand-mère, très liée à Georges Prêtre, venait de recevoir le coffret avec en couverture la photo de Callas en costume. Son nom – Maria Callas – était déjà en soi une trouvaille. Je ne connaissais de Tosca qu’un disque d’extraits, en français, avec Ninon Vallin, et la pochette représentait Mario, au troisième acte, sous un ciel merveilleusement étoilé. Callas a tout bousculé. L’écoute de sa Tosca a déterminé ma vie musicale. Mon père a commencé à m’offrir les coffrets de Callas que j’écoutais jusqu’à la trame, et j’avais une admiration absolue pour cette musicienne et interprète jamais égalée. J’avais 8 ans…
Le graphisme de la production de la Carmen de Louis Ducreux et Bernard Buffet a été, lui aussi, déterminant dans mes goûts théâtraux. Pendant mon enfance et mon adolescence, j’assistais à trois représentations par semaine et à une grande quantité de répétitions. Je construisais des décors dans des cartons, hurlait les plus beaux airs, et j’utilisais les rideaux du salon comme celui d’un théâtre, certainement guidé par un instinct où le féminin et le masculin de ma personne étaient encore en guerre…

Vous êtes marseillais et vous venez de produire pas moins de trois mises en scène en trois mois à l’Opéra de votre ville natale (La Bohème, Tosca et Luisa Miller). A contrario de l’adage, on peut dire que vous êtes prophète en votre pays…

J’ai donné dix ans de ma jeunesse à l’Opéra de Marseille, comme responsable du service des costumes. J’ai débarqué dans ce service par hasard. Mon père, inquiet par ma vie de bohème en pleine french connexion marseillaise, m’a annoncé qu’on cherchait un jeune homme dans le service des costumes de l’opéra. Ce fut comme un éclair… Le lendemain, je commençais, et quelques mois après, j‘étais le « non officiel » mais vrai responsable du service.
Jacques Karpo était le directeur artistique (et le metteur en scène omniprésent de l’institution phocéenne) et me connaissait déjà pour avoir été figurant dans de nombreuses de ses mises en scène. Il connaissait ma passion pour l’opéra, et c’est le seul à qui j’ai confié que je voulais faire de la mise en scène, mais c’est Maurice Xiberras qui, vingt-cinq ans après, m’a offert en 2015 la mise en scène, décors et costumes de Tosca. Puis Lohengrin, La Bohème, et enfin Luisa Miller… Si je suis prophète en mon pays, c’est grâce à Maurice ! 

Cela dit, vous êtes parti vous « exiler » il y a maintenant 25 ans à Barcelone. Pourquoi ce choix et pourquoi cette ville ?

Barcelone est la première ville espagnole que j’ai connue. La vie nocturne et le Liceu, son fameux opéra, m’attiraient beaucoup. Mon ami Tito Serebrinsky, qui était alors directeur de la scène à Marseille, un argentin formidable et passionné qui m’a fait connaître les disques pirates de Callas, m’emmenait dans ses aller-retours entre Marseille et Barcelone pour aller y entendre Montserrat Caballé, diner sur place puis rentrer au petit jour à Marseille... Avec souvent une répétition à quatorze heures à l’arrivée...
Ensuite, j’ai travaillé au Liceu avec des productions de l’Opéra de Marseille et bien plus tard pour La Clémence de Titus et L’Arbol di Diana de Martin y Soler. Barcelone a toujours aussi été une étape obligatoire pour me rendre à Ibiza où j’ai passé d’innombrables étés... Donc ce n’était pas une ville inconnue pour moi. Je parle couramment espagnol, nos amis nous ont convaincus de venir nous y installer, et nous sommes arrivés à Barcelone sans hésiter. Quand je dis « nous », je parle de Diego Mendez Casariego mon partenaire à la ville comme à la scène.

Vous avez également souvent travaillé aux Chorégies d’Orange. Pouvez-vous nous parler de la spécificité des lieux et nous dire si vous y avez de nouveaux projets ?

J’ai une grande histoire d’amour avec les Chorégies d’Orange, d’abord comme spectateur assidu, puis comme responsable du service des costumes pendant dix saisons d’affilée, il me semble... J’entretiens une sincère et belle relation avec Raymond Duffaut, qui m’a laissé m’y exprimer dans toutes mes tentatives de costumier, de décorateur ou de metteur en scène. Que d’étés passés dans le Théâtre Antique ! Jusqu’à m’y faire siffler le soir de la première de Carmen… et ovationner l’année suivante dans Traviata… Nous avions un projet avec Jean-Louis Grinda, son nouveau directeur, qui a avorté pour les raisons que vous connaissez… J’adore ce festival, ses conditions extrêmes et passionnantes, et où j’ai côtoyé les plus grands artistes.

En octobre dernier, vous deviez signer un Lohengrin à l’Opéra de Dallas. On imagine que vous avez beaucoup de regrets. Comment avez-vous vécu les nombreuses annulations que vous avez dû essuyer ?

Enormément de regrets oui... Lohengrin et Dallas signifiaient beaucoup pour moi. D’abord pour la présence de mon ami Emmanuel Villaume dans cette maison, ensuite pour l’ouvrage… J’adore Lohengrin… J’ai vraiment commencé à m’y intéresser quand j’ai vu répéter Léonie Rysanek et Donald MacIntyre sur la scène de l’Opéra de Marseille dans les années 80. Un choc ! Les quatre spectacles qui s’enchaînaient à Los Angeles, Houston et Dallas de mars à octobre derniers ont tous été annulés, en plus d’un autre au festival de Macerata. C’est très difficile à vivre… On s’efforce à penser que d’autres vivent de pires situations, mais cela ne suffit pas. Aussi, quand Maurice Xiberras m’a demandé de venir faire La Bohème, en décembre dernier, presque au pied levé, je n’ai pas hésité une seule seconde. Tellement heureux de remonter sur scène après dix mois d’inactivité…

Ce qui caractérise avant tout vos dernières réalisations scéniques, c’est qu’elles sont très cinématographiques et que la couleur noire et/ou l’obscurité y sont omniprésentes…

Je n’ai jamais su reproduire de vrais endroits comme décor. L’univers mental, métaphorique, la réduction ou l’exagération des objets et des espaces me permettent de focaliser sur l’âme des personnages. J’adore penser que quelquefois ils mentent, et que la pénombre est leur refuge. Je m’efforce, quand cela est possible, de concentrer les histoires pour qu’elles ne durent que l’espace d’une nuit. L’ultime nuit… Oui, la nuit m’attire… Le silence d’une ville qui dort me fascine. Dessiner sur la nuit et éclairer l’obscurité me plait. C’est révéler tout avec peu. Comme au cinéma quand on passe d’une image à l’autre sans s’en apercevoir. L’artifice…

Quel regard portez-vous sur les mises en scènes qui transposent les livrets dans un contexte contemporain, voire celles qui le détournent pour mieux coller aux propos du metteur en scène ?

Tout est merveilleux tant que les mots chantés ne rendent pas les choses ridicules… Tout est transposable, évidemment et heureusement, et il ne reste qu’a bien choisir ce que l’on veut faire comprendre. Il est évident que chaque metteur en scène parle un peu de lui dans son travail, c’est un peu ce que l’on nous demande, n’est-ce pas ?...

Une anecdote en guise de conclusion ?

La Prise de Troie dans Les Troyens de Berlioz à l’Opéra de Marseille… Guy Chauvet voulait me frapper dans sa loge à cause d’une paire de cothurnes qui le blessait... Me plaignant à Karpo de ses violentes menaces, il me répondit : « Laisse-toi frapper… on n’a personne pour le remplacer ! » (rires)

Propos recueillis à Marseille le 26 mars 2021 par Emmanuel Andrieu

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