Les Pêcheurs de perles, la poésie du souvenir

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Le Metropolitan Opera invite les new-yorkais à réveillonner avec les Pêcheurs de Perles, de Bizet, représentés pour la première fois sur sa scène depuis près d’un siècle – avec Diana Damrau (à l’initiative de cette nouvelle production) dans le rôle de Leïla, aux côtés du ténor Matthew Polenzani et du baryton Mariusz Kwiecien pour endosser respectivement Nadir et Zurga.
Nous saisissons l’occasion d’examiner cette œuvre de jeunesse de Bizet, qui fait écho aux goûts de l’époque pour l’orientalisme, tout en s’interrogeant aussi sur la place du devoir face à la passion, de la soumission au sacré face à l’affirmation de soi, ou de la société face aux aspirations individuelles.

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Quand Georges Bizet se lance dans la composition des Pêcheurs de perles, il n’est encore qu’un débutant de 24 ans au talent prometteur. Lauréat du prestigieux Prix de Rome qu’il a remporté en 1857, il s’est distingué la même année avec une petite opérette intitulée  Le Docteur Miracle. Cet ouvrage en un acte lui a valu d’obtenir le premier prix ex-aequo avec Charles Lecocq lors d’un concours organisé par Jacques Offenbach. Mais le jeune compositeur rêve de s’illustrer par un grand ouvrage lyrique. Après des coups d’essai au devenir incertain,  Les Pêcheurs de perles vont constituer un véritable coup de maître – même si les critiques de l’époque pointent avec sévérité ce qu’ils appellent les incohérences du livret, tout en soulignant les influences de tel ou tel musicien. Un journaliste a pu écrire avec esprit qu’il n’y avait « ni pêcheurs dans le poème, ni perles dans la musique », mais le bon mot ne résiste guère à l’écoute de l’œuvre. Car si Georges Bizet n’est alors qu’un « débutant », il fait déjà preuve de qualités qui sont autant de témoignages d’un génie précoce. Berlioz évoquait quant à lui « un nombre considérable de beaux morceaux expressifs pleins de feu et d’un riche coloris ». Gardons-nous de tenir Les Pêcheurs de perles pour un ouvrage mineur sous prétexte que Bizet est aussi l’auteur deCarmen. Le musicien nous entraîne dans le sillage mystérieux de ses captivantes mélodies. Il sait à merveille sublimer le charme envoûtant des souvenirs du bonheur passé comme dans la célèbre « Romance de Nadir » que tous les plus grands ténors ont voulu interpréter.    

L’ouvrage audacieux d’un jeune musicien

La manière dont le public de 1863 a apprécié et jugé Les Pêcheurs de perles a de quoi nous surprendre aujourd’hui. Les contemporains ont été déroutés par l’économie de moyens avec laquelle Bizet abordait le drame lyrique. Il traitait un sujet tragique sans pour autant cultiver l’emphase en enchaînant les grands tableaux spectaculaires chers au « grand opéra » à la française. Bizet installait d’emblée un style et une atmosphère qui ne se rattachaient à aucun genre bien défini. Nous avons tendance à considérer cet ouvrage comme un opéra très « classique » et facilement abordable alors qu’il pouvait apparaître comme résolument déroutant et inclassable. Un contemporain évoquait : « le silence énigmatique du public, surpris par l’éclat du coloris qu’étalait cette œuvre d’un jeune compositeur qui sortait de l’ornière avec audace ».

Aujourd’hui certains pourraient juger l’ouvrage démodé, voire un peu ridicule à cause du tableau stéréotypé et factice qu’il offre d’une Ile de Ceylan mythique, peuplée de pêcheurs de perles et de jolies prêtresses. Nous sommes plus proches du Musée Grévin que du voyage ethnographique. Qu’importe. De La Jolie Fille de Perth (1867) à Carmen (1875) en passant par Djamileh (1872), Georges Bizet (1838-1875) a beaucoup voyagé à travers ses opéras. Pourtant, il n’a jamais quitté Paris pour confronter ses évocations musicales pleines de pittoresque à la réalité des contrées lointaines qui  semblaient si propices à stimuler son imagination créatrice. Afin de rendre les couleurs chatoyantes d’une Asie rêvée, il puise dans l’opulente richesse de son orchestration et dans l’inépuisable invention de son écriture mélodique. Un opéra n’est pas un reportage même si les deux librettistes, Eugène Cormon et Michel Carré, se sont inspirés d’un livre d’exploration géographique paru à l’époque, L’Ile de Ceylan et ses curiosités naturelles. L’exotisme est alors très en vogue. En 1844, Félicien David (1810-1876) lance une véritable mode en remportant un grand succès avec son ode-symphonie intitulée Le Désert. Berlioz s’enthousiasme pour cette musique née des fortes impressions ressenties par Félicien David lors d’un voyage en Egypte.

Pour le spectateur de 1863, bien incapable de situer Ceylan sur une carte, la simple évocation d’horizons lointains et inatteignables est déjà une sérieuse promesse d’évasion et de rêves. Le principal marqueur du « loin absolu », c’est le mystère d’une Nature exubérante. Qu’on songe au « grand mancenillier » de L’Africaine de Meyerbeer, créé en 1865, dont les effluves sont présage de mort. La Nature possède dans l’univers exotique un immense pouvoir, comme en témoignele principal héros desPêcheurs de perles, Nadir, d’abord présenté comme « un coureur des bois » qui « a sondé l’ombre et le mystère des savanes et des forêts ».   

Les Pêcheurs de perles sont bien accueillis par le public lors de leur création le 30 septembre 1863 à Paris, au Théâtre-Lyrique. Le directeur du Théâtre-Lyrique, Carvalho, a décidé de faire bénéficier Bizet d’une subvention que le ministère des Beaux-Arts accordera désormais chaque année à son théâtre  à condition qu’il donne sa chance à un lauréat du prix de Rome. Bizet se trouve ainsi dispensé de la dure nécessité d’aller frapper à toutes les portes pour être joué dans une grande salle parisienne ! Il entre dans la carrière lyrique sur le même pied qu’un compositeur confirmé. Seule contrainte pour le jeune musicien : il faut aller très vite. Au printemps 1863, Carvalho propose à Bizet d’écrire un opéra en trois actes dont la première est prévue dès septembre. Le compositeur s’impose un rythme de travail intense et puise dans ses ouvrages antérieurs pour achever son ouvrage en août. Le livret est écrit par deux auteurs habitués à travailler ensemble, Cormon et Carré, mais leur travail n’aura pas la rigueur de celui de Bizet. Remanié et modifié jusqu’au dernier moment, le texte n’est certainement pas des plus soignés. On rapporte une anecdote éclairante : Carré ne sachant quelle fin trouver pour sa pièce, s’en ouvre à Carvalho qui lui aurait répondu : «  Mettez-la au feu ! ». Ce qui donna à Carré l’idée de clore l’intrigue sur un… incendie !

Les Pêcheurs de perles connaîtront dix-huit représentations, ce qui est relativement peu. Pourtant Bizet ne s’en affecte guère, déjà trop heureux d’avoir pu être joué et apprécié du public. Par la suite, le compositeur n’essaiera pas de susciter une reprise de son ouvrage dont il se détournera. Après sa mort prématurée, en 1875, on cherchera à étoffer le répertoire lyrique de Bizet pour exploiter le succès rencontré par sa Carmen. C’est alors que Les Pêcheurs de perles sembleront nécessiter des modifications… Il est assez difficile aujourd’hui de rétablir dans son intégrité la partition originale de 1863 : deux partitions posthumes ont circulé avec des modifications, des ajouts et des suppressions injustifiés. L’œuvre s’est ensuite maintenue sous forme de morceaux choisis joués en concert ou dans l’intimité des salons. Puis dans les années 1880-90, l’opéra réapparait avec succès en Italie. En 1893, l’Opéra-Comique le reprend et le donnera régulièrement jusqu’en 1971. Aujourd’hui,  Les Pêcheurs de perles sont donnés dans le monde entier où ils se sont imposés comme un opéra populaire. 

Bien que l’on ait abondamment critiqué le livret du premier succès de Bizet, on peut dire que l’intrigue répond à une réelle logique qui vise à l’efficacité. Reposant sur un schéma dramatique riche en situations fortes et en passions aussi simples que puissantes, le drame met en scène un banal triangle amoureux agrémenté de la trahison d’une prêtresse comme dans La Vestale (1807) de Spontini et La Norma (1831) de Bellini, références évidentes. Une vierge consacrée, Leïla, est aimée de deux hommes, Zurga et Nadir, qui ont décidé de renoncer « aux pièges maudits de l’amour » pour préserver leur amitié. Mais bien que les deux amis se soient jurés de fuir la femme défendue qui fait d’eux des rivaux, Nadir succombe à nouveau et Leïla rompt ses vœux par amour pour lui. Les deux amants sacrilèges sont découverts par le grand-prêtre Nourabad. Condamnés, ils n’échapperont à la mort que grâce à l’incendie que Zurga a volontairement déclenché pour couvrir leur fuite. C’est parce qu’il a reconnu en Leïla l’enfant qui lui avait autrefois sauvé la vie que Zurga a renoncé à la vengeance et à l’amour pour se laisser périr au milieu des flammes.

Vingt ans plus tard, on retrouvera dans Lakmé (1883)de Léo Delibes la thématique duviol de l’intimité d’une jeune prêtresse. Cependant, dans ces Pêcheurs de perles, ce sont des indigènes, des membres de la tribu elle-même, qui convoitent la jeune vestale : c’est donc une histoire interne. Alors que Lakmé continuera à exploiter les mêmes éléments d’un parcours exotique toujours aussi en vogue mais en y adjoignant un élément supplémentaire essentiel, celui de l’affrontement direct et si l’on peut dire « colonialiste » de l’Orient avec l’Occident.

Poétique du passé

L’originalité des Pêcheurs de perles ne réside certainement pas dans son livret, constitué de scènes types qui forment l’essentiel de bon nombre de drames lyriques au XIXème siècle. Ainsi, la scène du serment de Leïla à l’acte 1 se rattache aux traditionnelles scènes de serment qui fleurissent dans le grand opéra. Ce qui fait l’essence même de cet opéra, c’est sa musique : Bizet y projette l’ardeur et les couleurs de cette «  grève en feu où dort le flot bleu », terre exotique où se dressent les tentes des pêcheurs bravant la mort pour ramener au jour « la perle blonde ». Le sens du pittoresque agit comme un catalyseur. A travers  cette musique au pouvoir presque incantatoire, on croit percevoir un peu de la brise tiède qui parcourt l’Ile de Ceylan enveloppée de la fragrance de ses palmiers et de ses fleurs éclatantes. Les éléments stylistiques sont tous au service de ces vives couleurs sur lesquelles se détache la banalité des situations et des sentiments. Le recours à des rythmes ou à des formules harmoniques orientalisantes permet d’installer une atmosphère propice au développement de passions qui apparaissent dans leur simplicité originelle, libérées des impératifs de la civilisation corsetée de cette fin du XIXème siècle. Le combat entre le devoir et la passion, le conflit entre la soumission au sacré et l’affirmation de soi comme l’antagonisme entre la société et les aspirations individuelles, trouvent une expression plus directe dans les horizons lointains où avant d’agir, les hommes ont à cœur de saluer « le soleil, l’air et la mer immense » (acte 1).



Ce qu’on pourrait appeler la « poétique du souvenir » forme la trame de l’opéra. Plusieurs procédés y concourent comme l’utilisation du chœur facilitant l’instauration d’une dimension poétique. Au premier acte, après la célèbre Romance de Nadir, le chœur, en coulisse, prolonge comme une onde mystérieuse le charme ensorcelant du chant nostalgique du héros. Utilisant la technique du motif récurrent, qui consiste à reprendre un passage musical associé à un personnage ou à une situation, le compositeur tisse tout un réseau de réminiscences. L’exemple le plus éclairant est celui du « motif de la déesse », attaché au personnage de Leïla. Ce thème musical traverse toute la partition et s’épanouit dans le célèbre duo des deux rivaux, Nadir et Zurga (Acte 1). Le spectateur est d’emblée invité à partager l’amour nostalgique pour la mystérieuse prêtresse dont l’apparition sur scène aura été préparée. Le dénouement du drame fournira encore l’occasion d’une ultime citation du thème lié à Leïla.

La musique de Bizet parvient presque toujours à restituer la puissance évocatrice des souvenirs en donnant forme aux rêves d’un amour perdu et retrouvé. Elle permet de restaurer le bonheur entrevu autrefois, mêlant passé, présent et futur en un temps suspendu. « Je crois entendre encore, Caché sous les palmiers, Sa voix tendre et sonore… », chante Nadir, comme hypnotisé par ce « souvenir charmant » proche de l’ivresse. Les « longs voiles » de Leïla flottent encore « aux vents tièdes du soir » dans la mémoire de celui qui s’abandonne à son ravissement, resté intact malgré les années passées à chercher l’oubli. Agissant comme la madeleine de Proust, un simple détail restitue instantanément les sentiments dans leur fraîcheur initiale. Le lointain redevient proche et Nadir oublie ses serments d’amitié envers Zurga pour revivre pleinement au présent son amour pour Leïla, qui lui répond en écho dans sa Cavatine au début du second acte : « Comme autrefois dans la nuit sombre… Il veille près de moi, dans l’ombre, Je puis dormir, rêver en paix. » 

Nadir et Leïla ont pour trait commun d’être des amants rêveurs, tout entier absorbés par le souvenir d’un amour qui ne les a jamais quittés et qu’ils n’auront de cesse d’affirmer en bravant l’autorité et la contrainte représentées à la fois par Zurga, le roi choisi par les pêcheurs, et Nourabad, le grand-prêtre. Aux aigus du ténor et de la soprano, Nadir et Leïla, s’opposent les voix graves du baryton, Zurga et de la basse, Nourabad. Entre ces deux camps s’étend l’espace du chœur, représentant la société, ici le peuple des pêcheurs accompagnant l’action ou condamnant les aspirations des jeunes amants.

Premier ouvrage d’envergure du jeune Bizet désireux de conquérir le public parisien, Les Pêcheurs de perles s’imposent par une orchestration raffinée et lumineuse qui nous entraîne dans les méandres d’une rêverie pleine de nostalgie où se mêlent désirs et regrets. C’est sans doute pourquoi Woody Allen a choisi la romance de Nadir pour son film Match Point (2005) dans lequel son héros ne sait quel destin choisir...

Catherine Duault

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