La Walkyrie, imaginaire et humanité

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En 1967, Hebert von Karajan créait « son » Festival de Pâques de Salzbourg et l’inaugurait avec une nouvelle production de la Walkyrie, de Richard Wagner. Cinquante ans plus tard, en 2017, le Festival propose une « re-création » de cette production emblématique, articulée autour d’une distribution d’envergure : Anja Kampe dans le rôle de Brünnhilde et Vitalij Kowaljow en Wotan, pour incarner les jumeaux Siegmund et Sieglinde, Peter Seiffert et Anja Harteros (pour qui ce sera là une prise de rôle).
Pour mieux préparer la première, prévue demain samedi 8 avril à Salzbourg, nous analysons cette Walkyrie de Wagner, ses sources d’inspiration et sa place dans la Tétralogie du compositeur, mais aussi et surtout le sens de ses « couples » principaux, que ce soit Brünnhilde et Wotan ou Siegmund et Sieglinde.

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"L'Or du Rhin" à Bayreuth 1876 ; © DR

Première journée de L’Anneau du NibelungLa Walkyrie est le plus populaire des quatre opéras qui composent ce qu’on appelle aussi La Tétralogie ou encore Le Ring, un vaste ensemble dont les dimensions gigantesques restent sans précédent dans l’histoire du théâtre lyrique. L’anneau du Nibelung désigne à la fois le titre de l’œuvre dans sa globalité et l’objet précieux dont les protagonistes cherchent à s’emparer pour détenir le pouvoir absolu. Ce que Wagner a conçu comme « un Festival scénique » est constitué d’une quinzaine d’heures de musique réparties en un Prologue et trois « Journées » où apparaissent plus d’une trentaine de personnages. Un captivant continuum musical entraîne dans son sillage passé, présent et avenir jusqu’à l’embrasement final qui fait disparaître la race des dieux et des héros rassemblés dans leur demeure, le Walhalla. Avec quelques interruptions, Wagner aura consacré plus de vingt-cinq années à ce projet qui est l’œuvre de toute une vie. La première esquisse date de 1848 et la représentation du cycle complet a lieu à Bayreuth en août 1876. Sur un socle de légendes germaniques, le compositeur édifie un monument musical impressionnant utilisant de multiples matériaux aussi bien philosophiques et littéraires qu’autobiographiques. Si La Walkyrie se détache de ce cycle grandiose, c’est d’abord en raison de sa parfaite unité dramatique : du soir au crépuscule du jour suivant, l’action s’y déroule sans digressions ni diversions, ce qui permet d’aborder l’œuvre comme un tout que l’on peut facilement isoler d’un environnement foisonnant. Mais plus encore que cette caractéristique, c’est la dimension humaine du drame qui en fait un épisode à part. Dans L’Or du Rhin, Prologue de La Tétralogie, s’affrontent les dieux et toutes sortes de créatures fantastiques, allant des ondines aux géants, en passant par les nains. Avec La Walkyrie leur succèdent des héros dont l’humanité nous bouleverse bien plus profondément en suscitant l’émotion et la « sympathie » du spectateur qui peut percevoir les résonnances les plus profondes de l’œuvre sans tout connaître de son contexte général. Dès le trépidant Prélude qui dépeint l’angoisse d’un fugitif à travers le fracas d’une tempête, le spectateur est emporté par la violence des sentiments et le pressentiment d’une implacable fatalité.  Peu importe qu’un frère et une sœur deviennent amants et que le dieu qui les a conçus se veuille le maître de l’univers. Peu importe que la walkyrie soit une créature surnaturelle. Au-delà des agissements des dieux et des héros, nous entendons un couple d’amants enfin réunis qui sera bientôt cruellement séparé. Nous découvrons un père vaincu par le poids de ses fautes qui l’obligent à sacrifier ceux qu’il aimait le plus et qu’il voulait sauver. Et nous partageons les doutes d’une fille rebelle qui renonce à l’immortalité après avoir découvert  la puissance et la fragilité de l’amour. Wagner puise son inspiration dans le trésor inépuisable des récits mythiques mais c’est pour en extraire des personnages infiniment humains façonnés par ce que Thomas Mann, grand admirateur du compositeur, appelait « l’éternelle vérité jaillie des profondeurs de l’âme ».

Deux ou trois choses que nous savons d’elle


Richard Wagner ; © DR

Récit d’une lutte sans merci entre des personnages prêts à tout pour asservir le monde, le Ring n’a pas été conçu dans un ordre chronologique. Wagner a commencé par la fin. Dès 1848, le compositeur-librettiste songe au personnage de Siegfried, le héros germanique qui sera à l’origine de L’Anneau, dont le projet est envisagé dès 1851. Le premier livret écrit sera La Mort de Siegfried (1848) appelé à devenir Le Crépuscule des Dieux.  Puis c’est Siegfried qui voit le jour, suivi des livrets de La Walkyrie et de L’Or du Rhin. Les partitions seront composées ensuite dans l’ordre chronologique : L’Or du Rhin (1853-1854), La Walkyrie (1854-1856), Siegfried (1856-1869)et Le Crépuscule des Dieux (1869-1874).

La composition de La Walkyrie s’étend de juin 1854 à mars 1856. En dehors de deux auditions privées de l’acte 1, l’opéra attendra quatorze ans pour être créé à Munich le 26 juin 1870 selon la volonté du roi Louis II de Bavière et contre celle de Wagner qui ne pourra pas s’y opposer. C’est un triomphe remporté devant un parterre constitué des plus grandes sommités musicales du moment : on y voit Brahms, Saint-Saëns, Liszt et le célèbre violoniste Joseph Joachim. On entendra à nouveau La Walkyrie le 14 août 1876 lors de la création intégrale de La Tétralogie  au cours du premier Festival de Bayreuth donné pour l’inauguration du fameux Festspielhaus.


Amalie Materna, première Brünnhilde à Bayreuth et Cocotte,
offert par Louis II de Bavière, 1876 ; © DR

Pour paraphraser le titre d’un film emblématique de Jean-Luc Godard chacun sait deux ou trois choses sur La Walkyrie avant même d’avoir vu l’opéra. Qui n’a jamais entendu ce nom étrange ? Difficile d’ignorer ce qu’il suggère de puissance guerrière, de force et de détermination farouche. D’une femme impressionnante par sa stature ou son caractère combatif, ne dit-on pas qu’elle est une « walkyrie » ? C’est seulement au deuxième acte de l’ouvrage qu’apparaît la Walkyrie, Brünnhilde, la fille préférée de Wotan. Comme ses huit sœurs, elle est née de l’union du dieu volage avec Erda, l’énigmatique déesse de la Terre. Toutefois le livret maintient un doute sur l’origine réelle des huit sœurs de Brünnhilde « qu’un lien d’amour sauvage (lui) fit engendrer ». Wotan est aussi peu fidèle à sa femme légitime, Fricka, que Zeus ne l’était à Héra dans l’Olympe. Les deux déesses partagent d’ailleurs le privilège d’être les protectrices des liens sacrés du mariage, constamment malmenés par les appétits variés de leurs divins maris. Les neuf filles de Wotan sont des vierges guerrières dont la mission consiste à choisir les héros tombés sur le champ de bataille pour les ramener au Walhalla où ils formeront une armée d’élite.

La première intervention de Brünnhilde se signale par  son fameux cri « Hoïotoho ! » qui réclame une interprète virtuose capable d’assurer de périlleux sauts d’octave jusqu’au contre-ut. Même le public le plus éloigné du monde lyrique connaît ce cri qui se propage en une sorte de déferlement jubilatoire et obsessionnel. Il retentit à nouveau au début de l’acte 3 dans la célèbre « Chevauchée des Walkyries », la page la plus exploitée de Wagner sans aucun doute. Véritable morceau d’anthologie, cette chevauchée au rythme implacable et tournoyant symbolise tout l’art de Wagner pour le grand public appelé à la retrouver  aussi bien au cinéma que dans des spots publicitaires. Mais doit-on réduire Wagner à ces cris de combat et de victoire ? La Walkyrie ne se résume pas à ce soulèvement orchestral sauvage aussi saisissant et inoubliable soit-il.

« Humain, trop humain »

Il est indéniable qu’au-delà de sources précises et multiples qu’on peut référencer, Wagner a élaboré son projet à partir de sa propre vision du monde. Puisant essentiellement dans la mythologie scandinave, le compositeur a recréé selon son génie un récit légendaire où les terrifiantes walkyries sont devenues des sœurs soucieuses les unes des autres, tandis que la première d’entre elles, Brünnhilde, apparaît comme une fille aimante et soumise avant d’entamer une métamorphose qui la mènera à l’épanouissement de sa féminité et à la sagesse. Le paradoxe est que lorsque nous parlons de Wotan ou de Brünnhilde, nous pensons d’abord à Wagner et non aux mythiques origines de ses personnages venus de la nuit des temps. De chacun des protagonistes de La Walkyrie on pourrait dire à la suite de Nietzsche : « humain, trop humain ».


Peinture inspirée de la mythologie nordique ; © DR

Parallèlement à La Chanson des Nibelungen, une épopée allemande du XIIIème siècle, le compositeur-librettiste utilise les Eddas et les Sagas nordiques qui fascinaient tant les auteurs romantiques. C’est sans doute dans La Mythologie germanique (1835) de Jacob Grimm (1785-1863) que Wagner découvre tout cet univers. L’ouvrage de Grimm était une vaste compilation qui offrait un point de vue romantique sur la littérature médiévale et folklorique. La matière principale de La Walkyrie provient d’une saga légendaire d’origine islandaise, la Völsunga saga, écrite entre 1200 et 1270. C’est dans la bibliothèque royale de Dresde que le musicien avait fait la découverte de ce récit anonyme. Au cours de ses années dresdoises (1843-1849) le compositeur lit compulsivement. Il étudie entre autres les tragiques grecs auxquels il a repris l’idée d’un cycle dramatique constitué d’un prologue et de trois journées. Transformant les principaux motifs de la mythologie nordique, Wagner apparaît comme une sorte de démiurge faisant naître un univers musical et dramatique bien à lui.  L’acte initial de La Tétralogie est le vol de l’or gardé par les Filles du Rhin. En acceptant de renoncer à l’amour qu’il maudit, un gnome repoussant, le Nibelung Alberich, s’empare  de l’or à partir duquel sera forgé un anneau magique conférant le pouvoir suprême. La possession de l’anneau du Nibelung implique le renoncement à l’amour qu’accompagne la certitude d’une fin prochaine. Le mal trouve son origine dans cette transformation symbolique de l’amour en volonté de puissance. Une fois le Nibelung dépossédé de son anneau, chaque protagoniste cherchera à se l’approprier grâce à un héros issu de son sang. C’est ainsi que Wotan misera sur Siegmund dans La Walkyrie, puis sur Siegfried, le fils de Siegmund et Sieglinde sauvée par Brünnhilde. La Walkyrie est un personnage essentiel de La Tétralogie parce qu’elle est la seule à comprendre et à accomplir le véritable dessein de Wotan.   

A travers les thématiques des textes anciens allemands ou scandinaves, se profilent des préoccupations et des problématiques qui sont celles de Wagner, donc celles de son époque. Derrière Wotan, le Dieu des dieux, dont Wagner dit lui-même « qu’il nous ressemble à s’y méprendre » se cache le dieu scandinave Odin, mais certains ont voulu y voir l’incarnation de « la décadence d’une société basée sur l’égoïsme et la propriété ». L’opposition entre les dieux et les Nibelungen a pu apparaître comme la transposition de celle qui peut exister entre les forces politiques au pouvoir et les forces productives et ouvrières. Il reste toujours possible de faire une lecture sociologique, idéologique ou philosophique de cette immense fresque que constitue La Tétralogie, œuvre d’une actualité permanente.

Wotan, entre volonté de puissance et renoncement

Wotan est au cœur de La Tétralogie. Tout commence avec le vol d’Alberich et tout s’achève par le sacrifice de la clairvoyante Brünnhilde, véritable rédemptrice de l’humanité qui brisera la malédiction de l’anneau. Mais Wotan est le dieu par lequel le scandale originel arrive. Toute l’action découle de ses crimes, de ses trahisons et de ses hésitations. Passant de l’espoir à l’apitoiement sur lui-même, de la fureur à la tendresse, de la haine à la pitié, Wotan oscille constamment entre volonté de puissance et lâcheté pour finalement terminer son parcours dans le renoncement.


Mark Delavan en Wotan ; © DR

Le personnage s’est approfondi en s’éloignant peu à peu de son modèle, Odin, dont il n’a gardé que les apparences. Odin est un dieu omniscient initié aux mystères de la science divine. C’est un dieu borgne, un fougueux chef de hordes guerrières dont l’œil mort, fermé au monde, est devenu l’œil de la vision intérieure. C’est aussi un dieu prophète qui court vers une fin tragique car il périra avec les autres dieux dans un ultime embrasement apocalyptique. Le Wotan de Wagner est plus ambigu. Son apparente toute-puissance dissimule avec peine sa trop réelle impuissance. Sa volonté de dominer mène le monde à sa perte comme le souligne Fricka, son épouse, quand elle le qualifie « d’être insensible et funeste pour tous », tenté par « la vaine futilité du pouvoir et de la domination » (L’Or du Rhin, scène 2). On connaît la prédilection de Wagner pour l’œuvre maîtresse de Schopenhauer (1788-1860), Le Monde comme volonté et comme représentation (1818). Wotan semble illustrer la conception schopenhaurienne de la Volonté : une pulsion irrationnelle et irrésistible qui est au cœur de l’existence et qui conduit chaque individu à la lutte et à la souffrance. Le dieu impuissant à modeler le monde selon ses désirs finira par renoncer en reconnaissant la vanité de ses actes. Il assistera en spectateur à la fin du règne des dieux après avoir tué en lui le « vouloir-vivre »  pour abolir la souffrance qui en résultait.

Wagner réalise une vaste synthèse dont le tissage semble d’une richesse infinie. Des emprunts à la mythologie gréco-romaine ou aux contes populaires se superposent à la mythologie des Eddas et des Sagas. Et contrairement à certains préjugés, l’entrée dans le monde de la Tétralogie est facilitée par ce jeu de miroir. Bien des amateurs de séries fantastiques pourraient les délaisser sans remords en découvrant la profusion de l’imaginaire wagnérien. Les jeux et les enchevêtrements des « leitmotive » tissent la trame de l’œuvre en nous faisant pénétrer au cœur de l’âme des personnages. La musique nous invite à un fascinant parcours, à une approche ineffable des sentiments les plus subtils et les plus enivrants dévoilés à la faveur des situations les plus simples malgré les apparences.

La confusion et la force des sentiments

Quand le rideau s’ouvre sur la première « journée » du Ring le spectateur novice ne sait pas qu’il va progressivement découvrir une situation qui avait de quoi heurter le premier public de Wagner. L’opéra nous conte l’amour irrépressible qui réunit Siegmund et Sieglinde, les jumeaux incestueux nés des amours illégitimes du dieu Wotan.


Répétitions de « Die Walküre » au festival de Salzbourg ; © OFS/Forster

Après les ténèbres d’un orage oppressant, Sieglinde et Siegmund se reconnaissent et se nomment avant de s’étreindre dans la nuit printanière. Eclate alors un printemps dont la magie musicale semble déverser des flots d’ivresse. Ainsi que le chante Siegmund dans son célèbre lied  (Acte 1, scène 3) : « Les tempêtes de l’hiver ont fait place au mois de mai… ». L’orchestre resplendit de tous ces feux dans un passage somptueux pour accompagner ce duo « au point où les conventions sociales actuelles exigent la chute précipitée du rideau » comme le soulignait avec humour George Bernard Shaw dans Le Parfait Wagnérien.

Sieglinde et Siegmund transgresseront les lois et les conventions, suscitant la colère de Fricka qui exige de Wotan qu’il sacrifie ses enfants adultérins au nom de la morale. La Walkyrie annonce la venue de leur fils, Siegfried, le héros libre et pur, capable d’écarter des dieux le péril qui les menace inexorablement. Plus tard, Siegfried épousera Brünnhilde, sa demi-sœur et sa tante – ce qui faisait dire malicieusement à Debussy qu’à cause de la légèreté de Wotan « tous les personnages de la Tétralogie (étaient) plus ou moins frères et sœurs... ».  Dans ce qu’on pourrait appeler une certaine confusion des sentiments, Wagner s’attarde avec passion sur le couple que forment les deux jumeaux Sieglinde et Siegmund, comme sur celui que forment Wotan et sa fille Brünnhilde. Les trois actes de l’ouvrage, exception faite de l’incontournable « Chevauchée des Walkyries », sont une succession de magnifiques duos dont l’amour est l’enjeu essentiel. On comprend aisément pourquoi le compositeur a suspendu l’écriture du Ring pour se consacrer ensuite à Tristan et Isolde (1865). Le premier acte de La Walkyrie offre une intensité émotionnelle annonciatrice des fulgurances et des transports amoureux de Tristan et le lyrisme incandescent des adieux de Brünnhilde et Wotan préfigure les extases de la mort d’Isolde.

Catherine Duault

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