Entretien avec le ténor sicilien Enea Scala

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C'est à l'occasion des représentations de La Juive de Halévy à l'Opéra National de Lyon que nous avons désiré rencontrer le ténor sicilien Enea scala. Échange avec un interprète sensible qui nous parle de son parcours et nous livre avec franchise son ressenti sur certains aspects du quotidien d'un chanteur d'opéra...

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Opera-Online : Comment est né votre amour pour l'opéra ?

Enea Scala : Mon amour pour l'opéra est né quand j'avais plus ou moins vingt ans. Pour la première fois de ma vie, j'ai acheté des disques avec Maria Callas et Giuseppe Di Stefano – notamment Lucia di Lammermoor et Les Puritains –, mais aussi une Norma avec Leyla Genger, Giulietta Simionato et Bruno Prevedi. J'ai alors ressenti une joie extraordinaire à écouter cette musique merveilleuse, en lisant les livrets et en comprenant tous ces textes, et en éprouvant dans ma chair tous ces accents dramatiques véhiculés par le chant et la voix. Cette passion a ensuite été entretenue grâce aux nombreuses années où j'ai chanté dans un chœur polyphonique amateur, d'abord dans ma ville d'origine, puis à l'université. C'est comme cela que j'ai eu la possibilité de développer ma musicalité et mon goût pour la musique classique, et c'est à cette période que j'ai compris que je voulais – et que je devais – faire cela dans la vie...

Avez-vous le sentiment qu’un moment particulier a lancé votre carrière ?

Je ne peux pas dire qu'il y ait eu un moment précis qui a lancé ma carrière, car elle est en perpétuel devenir. Je n'ai pas le sentiment d'avoir réalisé un exploit à aucun moment précis, et je crois que c'est une bonne chose. A chaque nouveau challenge, je sens que je surmonte un obstacle toujours plus difficile, qui est comme un nouveau jalon dans ma carrière, en même temps qu'un défi remporté contre moi-même...
Évidement, je dois reconnaître qu'il y a eu des moments importants, comme quand le Festival de Pesaro m'a propulsé comme un chanteur rossinien, et, dès lors, beaucoup de gens ont commencé à suivre ma carrière en Italie et à l'étranger. Je dois dire aussi que, avec L'Amico Fritz à Cagliari en 2013, j'ai affronté pour la première fois une écriture plus lyrique avec une orchestration plus généreuse ; dès lors, ma voix a commencé à évoluer et à se développer suffisamment pour me permettre de chanter des rôles comme Arnold dans Guilllaume Tell  (Ndlr : nous l'avons entendu dans le rôle à Genève), Gerardo dans Caterina Cornaro, (nous l'avons entendu à Montpellier), Edgar dans Lucia di Lammermoor, et, depuis peu, Rinaldo dans l'Armida de Rossini (nous l'avons entendu à Gand). Ces rôles – avec celui de Leopold dans La Juive de Halévy – ont certainement consolidé mon parcours, en représentant des tournants importants dans ma carrière.

Vous semblez avoir une prédisposition pour les rôles de ténor rossinien et romantique...

Oui, mais par nature, je me sens uniquement prédisposé pour les ouvrages serie de Rossini. J'ai le sentiment que j'éprouve plus d'émotions avec ses ouvrages dramatiques, et que je sais les transmettre au public lorsque j'interprète un personnage héroïque qui, pour différentes raisons, souffre... ou fait souffrir la personne aimée. Finalement, peu importe le compositeur, mais je me sens fait pour l'opera seria, non pour l'opera buffa... Le problème, c'est que le registre comique me convient bien aussi, et l'on me dit que j'ai aussi du talent pour la comédie... Alors parfois j'accepte les rôles comiques, comme par exemple le rôle de Belfiore dans La Finta Giardiniera, à l'Opéra de Lille (nous y étions) ou au Festival de Glyndebourne, et je dois avouer que je me suis beaucoup amusé. Vocalement, je ne suis né ni ténor dramatique, ni lirico spinto, mais ma voix tend à s'élargir avec les années, et la force héroïque qu'elle possède est due aux accents et au timbre qui la caractérisent depuis toujours, et qui parvient à dépasser la masse sonore de l'orchestre. C'est du moins ce qu'on me dit ! (rires)

Comment envisagez-vous personnellement le metteur en scène idéal et comment se sont passées les répétitions avec Olivier Py sur cette nouvelle production de La Juive à Lyon ?

Le metteur en scène idéal, c'est vraiment Olivier Py ! J'ai été enchanté de travailler avec lui, car il est incroyablement sympathique, constamment de bonne humeur, et il a toujours une bonne blague pour nous faire rire pendant les répétions, qui sont parfois longues et fatigantes. Il ne s'énerve jamais, et travaille toujours de manière sereine avec tous. C'est un rêve de travailler dans de telles conditions... En plus, il a trouvé un terrain fertile avec des artistes aux personnalités déjà dramatiquement fortes et bien affirmées. Cela a été un jeu pour lui de créer les rapports qui unissent les différents personnages, et il a su nous guider sans jamais dénaturer le tempérament de chacun d'entre nous... C'est pour ça que je pense que c'est le meilleur metteur en scène possible, car souvent, la plupart tend à nous faire faire des choses qui ne sont pas naturelles pour nous, au risque  de paraître faux ou surfaits. Olivier Py savait ce qu'il voulait et avait tout en tête depuis le début, chose rare chez un metteur en scène.

Quel regard portez-vous sur l'écriture de Halévy?

La musique de Halévy est merveilleuse et moderne... quand je pense qu'il est un contemporain de Bellini et Donizetti, vraiment, je ne peux pas y croire ! Il regarde bien au-delà que ses deux confrères, et certaines fois, on pourrait croire écouter du Verdi, d'autres fois du Wagner, voire quelque chose de plus moderne encore... Halévy est très particulier... Son écriture, en ce qui concerne les voix, est étrange. On perçoit que ce n'était pas un vocaliste absolu, à travers certains défauts dont, à mon avis, on ne peut se rendre compte que lorsqu'on chante de l'opéra. Par exemple, il y a des moments où Léopold, ténor plus léger qu'Éléazar, chante dans une zone grave tandis que ce dernier, ténor lirico spinto, chante dans les aigus : le résultat ne peut donc pas être parfait, on entendra trop l'un et pas assez l'autre... Et puis, il y a des moments où l'orchestre joue très fort alors que Léopold chante dans un registre moyen, et non aigu : il se retrouve donc couvert par l'orchestre... C'est un problème que rencontre aussi Rachel. Ce ne sont heureusement que quelques moments. Pour le reste, l'écriture de la sérénade, dans un registre très aigu, est totalement aux antipodes de celles du duetto et du terzetto de l'acte II, beaucoup plus lyrique et presque verdienne. On dirait vraiment qu'il a deux ténors différents pour les deux actes.... La  difficulté est donc de ne pas être trop léger dans la sérénade et de ne pas être trop spinto dans le deuxième acte, pour rendre justice à la complexité du rôle.

Gérer une carrière c'est parfois devoir répondre « non » à des propositions de rôles. Cela vous est-il arrivé ?

Oui, parfois on vous demande d'aborder un rôle qui dépasse vos possibilités à ce moment-là... Peut-être, ce sera un rôle parfait pour vous dans le futur, mais pas aujourd'hui. J'ai dit non à certaines choses que j'estimais trop prématurées pour moi, mais aussi à des choses qui ne sont plus faites pour moi – ou qui ne siéent pas à ma voix –, comme L'Italienne à Alger ou Le Barbier de Séville, et, en règle générale, les Rossini « comiques », à l'exception de La Cenerentola et de La Pietra del Paragone : ces deux derniers ouvrages, je les chanterai encore à l'avenir.

En tant que chanteur, comment percevez-vous la théâtralité des rôles d'opéras ? Est-il difficile pour vous de trouver l'équilibre entre chant et théâtre ?

Non, la voix et le chant doivent être aidés par le jeu d'acteur. Je ne suis jamais « que » chanteur sur scène, j'essaye tout autant d'être le personnage. Le jeu scénique aide et porte le chant, même dans les moments difficiles, quand on sent que sa voix ne répond pas à cent pour cent à l'appel, car nous ne sommes jamais que des êtres humains ! (rires) Lorsque j'étudie un rôle, la première chose que je fais est de commencer à ressentir les émotions que je devrais ensuite traduire sur scène... Comme cela, elles ne seront pas nouvelles pour moi, et par conséquent, elles m'aideront à être toujours davantage le personnage. Je pense qu'on devrait tous faire ce travail sur soi-même, mais malheureusement, ce n'est pas toujours le cas. Il y a des collègues qui ne ressentent rien, ils chantent très bien, mais ils ne me touchent pas du tout. Il y a par ailleurs des chanteurs qui possèdent des voix « imparfaites », mais qui parviennent à véhiculer une très forte émotion. Le théâtre, c'est ça pour moi : être soi-même ému pour pouvoir émouvoir...

Aujourd'hui, l'image d'un artiste est primordiale. Quel rapport entretenez-vous avec votre propre image ?

Celle-ci est évidemment fondamentale au théâtre. II y a deux niveaux, selon moi, qu'il est utile de garder à l'esprit pour nous chanteurs. D'une part, il y a le monde médiatique, très lié aux réseaux sociaux, où de nombreux fans vous abordent pour la première fois et où ils ont le plaisir de voir ce que vous faîtes, surtout s'ils n'ont pas l'opportunité de venir vous écouter et vous voir sur scène. Mais ils vous soutiennent de façon identique... même à distance. C'est donc génial de partager des messages postés pendant les répétitions ou les représentations, et de mettre quelques photos et vidéos de la production. Cela permet de rendre toujours plus accessible au public ce que vous êtes en train de faire, même à l'autre bout du monde... Et puis, il y a le côté purement esthétique. Pour ça, j'essaie de prendre soin de mon apparence en faisant attention à ne pas faire d'excès avec la nourriture et en faisant beaucoup de sport, ce qui m'aide aussi pour la respiration et pour le soutien de ma voix.

Vers quels types de rôles ou de répertoire aimeriez-vous aller et quels sont vos projets à l'horizon des années à venir ?

Mes futurs engagements – et prises de rôle – pour les deux prochaines années sont : Pyrrhus dans Ermione de Rossini, en concert à Moscou, Alfredo à New Oakland, Leicester dans Maria Stuarda en concert à Marseille, Nemorino à la Deutche Oper de Berlin. Il y aura aussi  Le Duc d'Albe à Gand, Viva la mamma de Donizetti à Lyon, la reprise d'Armida à Montpellier, et plus prochainement, à cheval sur avril et mai, La Cenerentola à Cologne, ainsi que l'enregistrement d'Adelson et Salvini de Bellini à Londres, pour le label Opera Rara, sous la direction de Daniel Rustioni.
Le répertoire que j'interprète actuellement est celui que j'ai toujours rêvé de faire, donc je ne peux rien me souhaiter de mieux ! (rires) Ce que je souhaite, c'est continuer à fréquenter le répertoire du Rossini serio, mais aussi les ouvrages dramatiques de Donizetti.  Mon prochain objectif est d'aborder les rôles de ténor dans sa Trilogie Tudor, et, à partir de là, Il Duca dans Rigoletto et Alfredo dans La Traviata. Puis j'espère pouvoir m'attaquer aux opéras du jeune Verdi, car je crois que ma voix sera un jour parfaitement adaptée à ce répertoire. Mais je ne voudrais pas, pour autant, délaisser le répertoire français, et j'espère que j'aurai de nouvelles propositions suite aux bonnes critiques que j'ai obtenues à la suite des représentations de La Juive à Lyon...

Que peut-on vous souhaiter de mieux ?

Je me répète, je ne me souhaite rien de mieux ! Évidemment, nous les chanteurs rêvons tous de nous produire dans les plus grandes maisons d'opéra de la planète. J'ai confiance que – tôt ou tard – cela m'arrivera... mais pour l'instant, je suis heureux et satisfait de ce que je fais, ainsi que de la grande qualité des productions et des maisons où je travaille. Si je pouvais exprimer un vœu, ce serait qu'en Italie, où je suis très présent maintenant (et j'ai bien conscience de cette chance...), les théâtres commencent à faire preuve de « vertu », et paient les cachets des artistes de manière immédiate, et non après plusieurs mois, voire plus d'un an, comme cela se fait actuellement ! C'est franchement honteux, et de nombreux collègues, qui ont moins de chance que moi parce qu'ils ne chantent qu'en Italie, sont complètement soumis à ce système, et doivent l'accepter sans broncher car ils n'ont pas d'autre choix ! Par ailleurs, si dans les théâtres français, on respecte énormément les artistes, en Italie, ce n'est plus du tout le cas, et nous sommes tout bonnement la cinquième roue du carrosse... alors que le public vient au théâtre – et achète ses billets – pour nous les chanteurs ! Voilà, je voudrais tout simplement que lorsque le chanteur est bon, sérieux et professionnel, on le respecte à nouveau comme personne et comme artiste, en Italie, comme cela se fait à l'étranger. Espérons juste que ce rêve devienne une réalité !...

Propos recueillis à Lyon par Emmanuel Andrieu

Enea Scala dans La Juive de Halévy à l'Opéra National de Lyon, jusqu'au 3 avril 2016

Crédit photo (c) Nikolaï Schukoff

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